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 Ramener le lionceau à l'ombre du bon arbre.

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Lambda
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MessageSujet: Ramener le lionceau à l'ombre du bon arbre.    Jeu 19 Juil - 9:14

Les ordres du Vieux Lion avaient été clairs.

Comment, cela il l’ignorait, mais il savait le patriarche plein de ressources. Probablement l’un de ses hommes de main, qui étonné de voir à plusieurs reprises le jeune homme déposer ici des missives, en avait informé Amarante. Ou bien l’un de ses frères d’armes, enclenchant un bouche à oreille redoutable… Quoi qu’il en soit, il avait su, et dès lors que des soupçons étaient apparus sous les sourcils du Vieux, il avait fait mettre en place un système de surveillance aigue. Avec un frisson, en élevant sa bière, il songea que celui-ci devait avoir des moyens à faire frémir les plus téméraires, en matière d’information et de… persuasion. Sinon, comment cette famille, qui n’était ni on Conseil, ni au Pouvoir, aurait-elle pu rester aussi puissante avec le temps. Quoi qu’il en soit, leur chef, s’il n’avait rien laissé paraître de son mécontentement, avait fait demander parmi ses hommes les plus fidèles, dont il faisait partie, qui fréquentait régulièrement, si ce n’était quotidiennement, l’auberge en question. Ils avaient été cinq à répondre, dont trois qui passaient, depuis des années, tous les jours lorsqu’ils étaient de repos, sans exception, au moins le temps de boire une bière. Il en faisait partie. Après que ces cinq hommes aient été subtilement mis en présence du Jeune Lion par leur chef, ils avaient été déployés dans l’auberge, se relayant pour un Guet discret, fondu dans la masse des habitués. Le Vieil homme avait appris la leçon que lui avait enseignée sa fille, et rendu plus retors encore ses méthodes d’espionnage. Les lettres, il en vit personnellement passer une, déposée par la petite archère.

Puis s’était engagé un nouveau petit jeu auquel lui et ses compagnons prêtèrent bien vite leur attention. Celle-ci, tous les jours, venait à l’auberge, non pas munie d’une lettre, mais simplement. Elle saluait l’aubergiste, et sans tarder monter un escalier exigu la conduisant à ce qui devait probablement être des combles. Cela ressemblait à un rendez-vous, pourtant, le Jeune Lion ne vint pas. Ce faisant, il lui laissa le temps d’avertir de ce nouveau rituel le patriarche, dont la consigne fut alors claire, et sans ambages : tant que ces deux là conversaient par lettre interposées, ses hommes avaient pour ordre de ne rien faire. Mais si Morghan Jagharii devait venir, répondre à l’attente de l’archère, alors ils devaient le lui amener. Ils devaient le lui amener sur-le-champ. Quelle importance, au juste, cette histoire pouvait avoir pour le Vieux Lion, ses hommes l’ignoraient, mais ils avaient pris pour habitude de ne pas le contrarier, et de le suivre. Il était un bon chef, loyal à sa façon, et humain. Dès lors que cette loyauté était réciproque.

Il était là depuis une petite heure déjà, lorsque la jeune femme rejoignit, comme les jours précédents, ses combles. Plaisantant avec d’autres habitués, il songea qu’elle pouvait être mignonne, cette fille. Sans vraiment comprendre ce qui pouvait pousser le Jeune Lion a risquer de se mettre à dos son oncle, d’autant plus en période de Siège et avec la disparition de sa fille, il n’en songea pas moins qu’avoir envie de passer quelques heures en sa compagnie, là-haut, aurait tenté plus d’un homme. C’était, hélas pour lui peut-être, un luxe que ne s’offrirait pas Morghan.

Après plusieurs jours passés sans répondre à cette attente, vint finalement celui où le jeune héritier entra, sous ses yeux, dans l’auberge. Aussitôt, il se tendit, aux aguets, attendant de voir si celui-ci déposait simplement un courrier, où s’il avait l’intention de rendre visite à la jeune femme… Du coin de l’œil, il l’observa dire deux mots au propriétaire, puis tourner les talons en direction des escaliers. Il devait l’intercepter, il devait le saisir avant que celui-ci n’ait mis un pied sur la première marche. Sans avoir l’air de se précipiter, il se leva rapidement, et feignit de rejoindre le comptoir. En réalité, il croisa la route du jeune homme dont l’attention se portait toute entière sur son objectif, dont il saisit le bras, l’arrêtant net. Il recula alors d’un pas pour lui faire face et, sérieux, écarta sa cape pour lui montrer sous celle-ci les armoiries des Jagharii. Une fois ce message silencieux passé, il souffla : « Le Vieux Lion désire vous voir, messire. Il désire vous voir immédiatement. » Le ton était sans appel, quoi qu’il n’ait abrité aucune agressivité. Sans lâcher le bras du neveu de son chef, il hocha la tête, comme en une révérence minimaliste, et ajouta : « Je vous prie de bien vouloir me suivre, Messire. » Puis il le lâcha et, sans s’inquiéter de le voir monter les escaliers, se dirigea d’un pas tranquille vers la sortie. Il le suivrait, il en était sur. Tout absent qu’il avait été ces dernières années, il connaissait son oncle.

***



- Amarante Jagharii -
Le siège s’enlisait. Le siège s’enlisait, Bellone, chaque jour, lui semblait plus proche de s’effondrer d’épuisement, et sa fille, toujours, se terrait dans ce que les bas quartiers faisaient de pire. Le Vieux Lion, dans ce contexte, ignorait ce qui l’inquiétait le plus. La possibilité de voir, d’un jour à l’autre, les force du Taureau enfoncer ces murs qu’ils défendaient avec tant d’acharnement, ou bien d’apprendre par la bouche d’un Dissident anonyme la mort de sa progéniture, à la fois protégée et exposée aux pires dangers dans cet univers où leurs lois ne faisaient plus foi. Il aurait voulu faire plus, l’arracher à cette bicoque, à cette ruine dans laquelle elle vivait avec Elandor. La ramener chez eux, quitte à la faire surveiller, afin d’assurer sa sécurité jusqu’à la fin du Siège… Mais il ne pouvait lui apporter cette sécurité, l’ayant officiellement offerte aux Venarii, qui ne manqueraient pas, il le savait, de réclamer la fiancée récalcitrante à son père si celle-ci venait à reparaître. Non, il ne pouvait qu’attendre, espérer que le petit contingent en civil déployé dans leur quartier afin de leur assurer une sécurité relative suffirait à ce que jamais on ne lui ramène la dépouille d’Elenor.

Le retour de Morghan était venu mettre un terme tout provisoire à ses inquiétudes, Amarante ayant été curieux du passé de ce jeune neveu qui avait disparu dans de bien tristes conditions. Il n’avait pu que se sentir touché par le soulagement de ses parents, qui le retrouvaient non seulement vivant alors que l’espoir les avait depuis longtemps désertés, mais en plus retrouvaient un fils grandi, fort et honnête. Ce qu’il leur raconta, Amarante n’avait vu aucune raison de le mettre en doute. Il savait lire, en général, dans le cœur des hommes, et celui-ci lui sembla des plus purs. Oui… il n’était pas son père, mais il avait été lui aussi fier de son neveu. Et il avait espéré, de tout son cœur silencieux, qu’un jour son Elenor lui revienne, tout aussi forte, et tout aussi apaisée que l’était Morghan. Il n’avait, hélas qu’un infime espoir que cela se produise un jour. Elle lui reviendrait probablement mariée à Elandor. Contre son gré. Mariée à la Dissidence. Si celle-ci échouait, Elenor sombrerait avec elle, et cela, le Vieux Lion n’était pas certain de pouvoir l’accepter. Il avait condamné la liberté de sa fille, probablement son affection avec elle… Il espérait ne pas avoir condamné sa vie.

Ces inquiétudes lui faisaient l’effet de l’accompagner, à présent, comme des amies fidèles. Des ombres dans son sillage, qui, si elles le grandissaient parfois, l’étouffaient lorsqu’il était seul.

Lorsque la porte de son bureau s’ouvrit, le Vieux Lion, concentré sur la lecture d’un courrier urgent, ne leva pas aussitôt les yeux, laissant le temps à son second de lui annoncer la raison de cette interruption. Si celles-ci l’indisposaient, objectivement, la plupart du temps, il ne les en louait pas moins pour la diversion qu’elles offraient à son esprit affairé. « Messire Jagharii, Caleb est revenu de l’auberge… en compagnie de votre neveu. » Les yeux sombres, et perçants, se relevèrent aussitôt en direction de son second, dont la mine sérieuse lui fit louer la discrétion naturelle de ses hommes. « Dois-je le faire entrer ? » Il hocha la tête, et replia le courrier, attendant l’arrivée de son neveu…

Lorsqu’il avait entendu parler de cette amourette, des courriers échangés entre ces deux-là, Amarante se souvenait d’avoir poussé l’un des plus profonds soupirs de son existence. Il s’était senti vieux, et à bout de force. Savoir son neveu, qui avait été un tel soulagement pour la famille, embarqué dans une histoire qu’ils ne connaissaient que trop bien, lui rappela des souvenirs amers. Ils étaient en période de Siège, et leur famille était en Crise… Et le Vieux Lion, de fait, ne se sentait pas près à couvrir les arrières que le jeune homme découvrait dangereusement. Il n’avait que faire du grade de cette jeune femme… Ni de son histoire, ou de sa beauté. Il s’était renseigné sur elle, et n’en ignorait rien mais, toute honorable que pouvait être son histoire, le patriarche se refusait à ce qu’à nouveau l’un de leurs enfant se laisse aller à ces histoires… qui leurs coûtaient tant. Oui, le Vieux Lion avait encore des ressources insoupçonnées, mais hélas pas inépuisables, et à cette nouvelle il avait décidé d’agir.

« Morghan. »

Le ton était neutre. Sévère, comme à son habitude, il n’encourageait à nulle chaleur, mais ne trahissait aucun ressentiment, ni aucune colère. Pour le moment.

Protéger les siens. Protéger sa famille.
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Morghan Jagharii
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MessageSujet: Re: Ramener le lionceau à l'ombre du bon arbre.    Jeu 19 Juil - 13:01

Il s’était enfin décidé. Cela lui avait pris quelques jours, à tourner comme un lion en cage, à se décider s’il se rendrait à la taverne, comme elle le lui avait proposé. Il avait d’abord pensé à une lettre mais alors qu’il se levait avec la certitude de s’y rendre le jour même, il finissait par être rongé par les doutes et, surtout, la possibilité pour que l’on puisse les surprendre. Il se doutait que Nisa ne lui aurait pas proposé ce rendez-vous si elle était quasiment certaine de ne pas le mettre en danger, d’une quelconque manière, mais il y avait tout le chemin de la demeure de ses parents jusqu’au lieu de la rencontre qui restait sous sa responsabilité, une chose qu’il ne pouvait pas faire à la légère à la fois pour lui, mais aussi, et surtout, pour elle. Si elle tentait de le protéger, il voulait également ne pas la plonger dans les ennuis qui pourraient avoir une influence sur sa carrière, une chose qu’il n’admettait pas, du moins qu’il n’admettrais pas s’il en devenait la cause, tout comme elle n’acceptait pas qu’il se dresse face aux règles, et donc à sa famille, à cause d’elle. Il y avait du danger pour eux deux, une réalité assommante qui avait porté un coup au moral du jeune lion Jagharii lorsque la Sergent le lui avait appris. Il avait même questionné sa mère de manière détournée, essayant une approche sur les us et les coutumes de la capitale, sur des choses qu’il aurait du savoir mais que son absence lui avait empêché d’apprendre. Il avait appris des choses diverses et variées, des mondanités sans queue ni tête dont il n’aurait probablement jamais besoin, même si sa mère pensait surement autrement, puis elle avait dérivé vers le sujet qui l’intéressait davantage : les relations entre Ilédors. A son grand dam, elle lui confirma les mots qu’il avait lus de Nisa. Les Nobles qui « fricotaient », selon les termes de sa mère, avec des femmes de basse naissance n’étaient pas bien vu dans la Capitale, ni peut-être même ailleurs. Fort heureusement, la généralité de leur discours récent avait permis à Morghan de noyer le poisson et ainsi confirmer ses soupçons – bien qu’il n’eut jamais réellement mis en doute les paroles de la militaire – et éviter d’attirer l’attention…

En dépit de tout cela, il s’était lancé, ce jour-là, en direction de l’auberge. Il avait quitté la demeure familiale assez tôt, comme d’habitude et s’était contenté de ronger son frein pendant plusieurs et longues heures dans la ville. Cela avait probablement dû être les plus longues minutes de son existence, ou du moins celles où l’attente se fit le plus sentir. Non comptant ce détail, il y avait également le doute qui le rongeait, celui que Nisa ne soit plus dans les combles, qu’après ces quelques jours elle se soit lassée d’attendre un homme dont elle pensait peut-être maintenant qu’il ne viendrait plus. Il avait pensé à lui envoyer une lettre mais il avait peur que cela ne paraisse trop suspect aussi s’était-il ravisé à chaque fois qu’il prenait la plume le soir, assuré que le lendemain serait le bon jour. Mais aujourd’hui, c’était le bon, et, de tout son cœur, il espérait qu’elle soit encore là pour l’accueillir. Les heures finirent par passer, avec le plus grand mal, et Morghan qui bullait dans un parc décida de prendre le chemin de la taverne sans aucune autre formalité que celles de se lever et de commencer à marcher. Le chemin ne fut pas très long, car il s’en était déjà pas mal rapproché, et il marqua un temps d’arrêt quand le bâtiment fut en vue. Son cœur battait fort, peut-être trop vite, et il prit un instant pour se calmer avant de reprendre sa route et de passer la porte de l’établissement. Il reconnut immédiatement le tavernier et se dirigea droit vers lui. Ils se saluèrent, comme toujours, et, d’un murmure, le tenancier lui confirma qu’elle était là et l’attendait, sans désespérer qu’il n’arrive un jour. Le noble le remercia avant de se diriger vers les escaliers. Il connaissait par cœur le chemin qu’il devait faire et qu’elle lui avait décrit, la façon dont il devait s’annoncer à elle une fois devant la dernière porte. Il s’imaginait déjà fébrile en attendant que cette dernière ne pivote sur ses gonds et ne dévoile la personne qu’il espérait tant revoir. Néanmoins il n’eut pas l’occasion de faire un pas dans cette direction. Une main puissante l’en empêcha, retenant son bras. Le Jagharii allait protester quand la cape de l’individu perturbateur s’entrouvrit pour laisser entrevoir le blason de sa famille… Etait-ce le blason ou les mots que l’homme prononça qui le clouèrent sur place au silence ? Il n’en savait rien, si ce n’était que, l’espace d’un trop long instant, son cœur s’était arrêté.

Amarante voulait le voir. Immédiatement. Aussitôt les raisons fusaient dans son esprit, et, la première, bien entendu, concernait Nisa, cette auberge, et tout ce qui s’y rattachait. Il ne pouvait dédaigner cet homme, pas sans raison, et il n’en trouva pas. Il regarda les escaliers, son regard se perdant vers le haut tandis qu’il l’imaginait si proche de lui et pourtant dorénavant si loin. Après quelques instants, il se tourna vers l’aubergiste, lui intimant du regard de la prévenir, de lui dire qu’il était venu, pour elle, car il fallait qu’elle le sache. Il se résigna enfin et suivit l’homme qui venait, d’une certaine manière, de le constituer prisonnier, prisonnier du devoir, même s’il espérait secrètement que ce ne soit pas le cas, que l’oncle voulait voir son neveu pour une raison tout autre que celle pour laquelle ce dernier s’était rendu à cet endroit. Son accompagnateur était silencieux, tellement qu’on aurait pu le croire muet. On le fit entrer dans les quartiers militaires avant de le conduire vers un bâtiment qu’il connaissait de nom et où il savait qu’il y rencontrerait le patriarche Jagharii. Ils finirent par se retrouver à l’entrée de la chambre azurine. L’homme qui l’accompagnait trouva enfin sa voix lorsqu’il fut venant le temps d’être annoncé et, après avoir patienté quelques instants, Morghan fut inviter à rentrer seul pour faire face à son Oncle. Le premier mot de ce dernier fit frémir le jeune lion qui, en cet instant, était redevenu un vrai lionceau, comme un enfant qui s’attend à une remontrance de son père, ou d’un adulte. Il pensait pourtant encore y échapper, croire qu’il n’était pas là pour ça. Etait-ce seulement possible ?

« Mon oncle. »
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Lambda
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MessageSujet: Re: Ramener le lionceau à l'ombre du bon arbre.    Ven 20 Juil - 23:31


- Amarante Jagharii -
Amarante perçu la gêne de son neveu. Son malaise, son inquiétude confuse tandis qu’il vrillait son regard du sien. Il ne s’en montra pas plus rassurant, son visage volontairement fermé, et austère. Il était le patriarche de cette famille, leur ascendant moral. C’était à lui qu’incombait leur unité, et leur force. Et tout ingrat que puisse être, à son goût le devoir de remettre son neveu dans un chemin que celui-ci, probablement, ne souhaitait pas emprunter, il le ferait sans hésitation. Pour son bien à lui, et pour celui de la famille. Une fois qu’ils furent seuls, le Vieux Lion se leva. Il était fatigué et, quoi qu’il fut bien vite d’aplomb, le poids sur ses épaules était palpable à l’œil. Son regard, pourtant, n’avait pas perdu son autorité. Il contourna le bureau, et vint poser sur l’épaule de son neveu une main dont la chaleur tranchait avec son regard. Il était le patriarche, et non pas le stratège. Morghan était son sang, et non pas l’un de ses hommes. Silencieux, il lui fit signe de s’asseoir dans l’un des petits fauteuils, plus confortables, qui trônaient dans un coin en retrait du bureau.

« J’ai à te parler mon neveu. » Lorsque celui-ci fut installé, le Vieux Lion l’imita, et avec un léger soupir, déposa sur lui un regard libre de toute hésitation. « J’imagine que tu sais déjà qu’elle en est la raison, aussi je ne vais pas prendre de détours… » Il n’en avait pas le temps, ni l’envie, et moins encore la Volonté. Les détours ne lui avaient guère réussi jusque là. « Tu viens tout juste de rentrer, et je pense qu’en dépit de toute ta bonne Volonté, tu n’as pas tout à fait saisi le péril de la situation dans laquelle notre famille se trouve, à l’heure actuelle… » Sa voix était grave, et ne tremblait pas. « Cette jeune femme, le sergent Sandragil a, j’en suis convaincu, nombre d’attraits à tes yeux, mais derrière ces attraits couve un danger plus grand que tu ne l’imagines… » Il se tenait, droit, devant lui, et de son neveu une réaction. Ils ne seraient pas dérangés, c’était l’une des consignes qu’il avait pris soin de donner au cas où cette situation se présente. Et Therdone sait qu’il avait ardemment espéré que celle-ci ne se présente pas.

Morghan avait été déraciné si longtemps que le Vieux Lion, quoi qu’au fond courroucé de le voir si téméraire, n’était pas étonné par son manquement au protocole bien nécessaire. Lui-même, dans sa prime jeunesse, avait parfois cédé à ce genre de passades amoureuses. Les belles femmes ne manquaient pas ici bas, et toutes ne portaient pas le satin. Pour autant, jamais il ne s’était abandonné à des passions destructrices tandis que sa famille, chaque jour, risquait de disparaître sous le joug de la politique. Et cela, ni le Jeune Lion, ni sa cousine ne semblaient en avoir conscience. Jeunesse est fougueuse, qui plus est pour un Jagharii… Mais la leur était entachée de trop de craintes. Son neveu comprendrait-il seulement les raisons que, peut-être, il allait avoir à lui exposer ? Il s’était montré très intéressé par le devenir d’Elenor depuis son arrivée, sans doute aurait-il à cœur, en dépit de ses désirs d’homme, de préserver ce qu’il restait de sécurité pour elle. « Nous sommes, depuis des mois déjà, voire des années par certains aspects, sur la sellette. Nous défendons nos valeurs, nous décrions les manipulations en tout genre. Tout cela est toujours allé, dans la mesure où nous étions soudés, et robustes. Paradoxalement, à présent que s'est élevé un courant politique proche de nos idéaux, cela nous fragilise. Il était plus simple de clamer l'assainissement de la noblesse et des mœurs, lorsqu'aucun courant illégal, et violent ne luttait contre l'ordre établi en ce nom. » La Dissidence. « Aujourd'hui, l'Al'Faret s'est levé, comme tu ne l'ignores pas... Et ce qui hier passait pour de l'honneur passe, pour beaucoup, pour de la félonie aujourd'hui. Je suis sur la sellette, de même que ta cousine. La prudence est de mise, à moins que comme elle tu souhaites nous voir tous contraints à la clandestinité. » Il laissa un infime soupir lui échapper et, sa voix toujours ferme, il compléta son propos : « En temps de siège, ces dangers se font plus grands, et dans le vase clos de la Cité il est plus simple à nos ennemis de débusquer nos failles, et nos faiblesse. Par tes actes, si tu attires l'attention sur nous, c'est aussi elle, que tu mets en danger. Il ne s'agit pas seulement de l'affection soudaine que l'on peut avoir pour une aimable personne... Il s'agit de ce clan que tu es venu reconquérir, et qui t'as accueilli comme le fils que tu es. » Son regard perçant, il conclut par : « Ne nous fais pas défaut, Morghan... Nous ne pouvons nous soustraire à certaines règles, sans que cela ne fragilise chacun d'entre nous. » Ils souffraient déjà des frasques de l'une de leurs filles. Le Vieux Lion n'était pas sur de pouvoir encaisser celles de l'un de leurs fils.
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Morghan Jagharii
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MessageSujet: Re: Ramener le lionceau à l'ombre du bon arbre.    Sam 21 Juil - 15:11

Morghan avait déjà vu son Oncle, le Patriarche Jagharii, plusieurs fois. Son père le lui avait présenté à son retour, lorsqu’il avait été de mise de révéler que le fils exilé était revenu vivant d’on ne savait où. Mais, surtout, et il ne l’apprit qu’un peu plus tard, lorsque les questions se firent plus précises et plus pointues, ces rencontres avaient pour but d’en apprendre le plus possible sur les brefs contacts qu’il avait eu avec la Révolution et, en un sens, de connaître le point de vue de la populace éloignée de la grande ville. Le jeune lion ne s’était pas formalisé davantage du fait qu’Amarante ne s’intéresse pas réellement à son histoire mais à ce dont il pouvait en tirer. Son père l’avait plus ou moins prévenu et ils n’étaient allés voir le Vieux Lion que pour quelques formalités mais surtout pour que ce dernier puisse entendre son récit et en tirer surement des informations. Ainsi prévenu, il n’y avait pas matière à tergiverser longuement, pourtant, aujourd’hui, même s’il savait pourquoi il était devant le vieil homme, c’était totalement différent. En réalité, il avait peur. Ce n’était pas spécialement visible, mais il redoutait ce que cet homme, en face de lui, assis dans son bureau, pourrait lui dire, comment il le ferait. Face à lui, il se savait lionceau et cela ne le rassurait pas vraiment. Il était homme pourtant, il avait fait des choix qui avait mené à l’agrandissement d’un hameau pour devenir une petite ville prospère, que pouvait-il craindre d’un autre ? Il avait dirigé des armées ? Il en dirigeait une aussi, d’une certaine manière. Pourtant, tout égaux qu’ils puissent être, il savait que, dans cette pièce, en cet instant, il n’y avait plus d’égalité qui puisse tenir, et c’était peut-être à cause de cela que Morghan était mal à l’aise, parce qu’il était convaincu que ce qui se glisserait entre les lèvres du Patriarche aurait force de loi, une loi immuable et contre laquelle il ne pourrait rien faire, du moins pas facilement, à supposer qu’il ait une seule chance.

Aussi c’est avec appréhension qu’il regarda l’homme se lever. Il reconnut le poids des années sur ses épaules, mais il semblait s’en fiche comme de son uniforme d’aspirant. Sans un mouvement, il le regarda s’approcher jusqu’à ce qu’Amarante pose une main sur son épaule. Chaude et sincère, elle dénotait avec son regard, droit et implacable. Sans un mot, il se laissa diriger vers les fauteuils où il s’installa avant que son oncle ne fasse de même et ne commence à lui parler. Mal à l’aise, Morghan restait silencieux, se contentant d’acquiescer lorsqu’il lui posa cette question indirecte et rhétorique qui ne demandait aucune réponse mais dont il avait senti nécessaire de faire un geste, n’ayant rien dit ou fait depuis son arrivée dans le bureau et après avoir salué le patriarche de la famille. Il était ici à cause de Nisa Sandragil, à cause des lettres qu’ils échangeaient et de la rencontre qu’ils avaient prévue le jour même. Il se prit à penser ce qu’ils auraient pu se dire, faire, tous les deux, là haut, dans les combles de l’auberge, mais il se faisait du mal, il le savait. Le Stratège confirma rapidement ses sombres pensées. Il était là à cause de cette rencontre fortuite, de la suite qu’il y avait donnée, envers et contre les avertissements de la jeune femme. Mais ne l’avait-elle pas voulu elle aussi ? N’était-il pas ici à cause de leur entêtement réciproque à vouloir se revoir ? Il savait que la suite n’allait pas être agréable à entendre. Le jeune homme observait son interlocuteur, accusait la dureté des mots qui sortaient de sa bouche. Comment Nisa pouvait-elle représenter un « danger » ? La connaissait-elle seulement pour pouvoir dire une chose pareille ? Son regard exprimait une certaine interrogation mais il ne trouva aucun mot qui puisse traverser le rempart de ses lèvres closes. L’aura de l’homme face à lui l’oppressait d’une certaine manière et il se demandait s’il trouverait seulement la force d’aligner un mot de plus dans la continuité de cette discussion.

Puis en vinrent d’autres, rudes eux aussi, expliquant la situation des Jagharii, détaillant leur combat, saboté, en quelque sorte, par la résistance dissidante. Oui, Morghan pouvait comprendre la position dans laquelle se trouvait leur famille dorénavant mais il ne comprenait pas encore ce que Nisa venait faire dans cette histoire. Dissidence, Révolution… Ces mots avaient semblé lointains voir inexistants lorsqu’il l’avait rencontrée. Etait-ce seulement important dans une histoire comme celle-ci où deux personnes se trouvent ? Son oncle eut quelques mots à cette interrogation muette mais était-ce vraiment suffisant ? Il comprenait que ses actes, quels qu’ils soient, puissent avoir une influence sur ce que l’on pourrait dire sur les Jagharii de manière générale, mais, cela devait-il nécessairement les désolidariser ? Sa remarque sur Elenor l’avait fait tiquer. N’était-il pas responsable de ce qu’elle endurait à présent ? Croyait-il vraiment que sa fille se complaisait, ainsi tiraillée entre deux hommes auxquels elle était promise, à devoir errer dans la Ville Basse sans aucune porte de secours ? Avait-il seulement conscience de l’état dans lequel il l’avait plongé ? Se rendait-il compte de ce qu’il lui avait infligé ? Il craignait toujours le regard du vieil homme, mais tout patriarche et supérieur qu’il fut, il n’en avait pas moins commis des erreurs, des erreurs qui coutaient cher aux Jagharii et à l’unité qu’il semblait vouloir pour eux. « Je comprends la situation dans laquelle notre famille se trouve, même si j’admets que beaucoup d’aspects doivent m’échapper encore, puisque que je viens à peine d’arriver et qu’il ne m’a pas encore été donné de m’impliquer davantage cette politique qui déchire la ville. » Sa voix n’avait pas été aussi forte qu’il l’aurait aimé mais, avant toute chose, il n’avait pu soutenir le regard d’Amarante.

Toutefois, il releva les yeux vers lui avant de continuer. « Je comprends que désormais mes actes ont davantage d’implications que par le passé et qu’ils peuvent avoir une incidence plus vaste. » Il prit une grande inspriation. « Mais je ne comprends pas que l’on puisse considérer que mes actes puissent être à l’origine d’une quelconque division au sein de notre famille, ni même en quoi cela pourrait nous amené à être traité de félons. Noblesse comme un devoir. Est-ce faillir à son devoir que d’aimer une personne sans noblesse si ce n’est celle du cœur et de l’âme ? Est-ce félonie que de suivre ses sentiments plutôt que des coutumes désuètes qui ne visent qu’à laisser la fortune entre les mêmes mains ? » Il quitta le regard du Vieux Lion pour parcourir la pièce. Il se releva, préférant mettre un peu de distance entre eux. « Mon Oncle, j’ai énormément de respect pour vous, pour notre Famille, pour tout ce qu’elle représente, mais je ne parviens pas à comprendre, vous qui parlez d’unité, quel est mon tort, et, plus que tout, comment vous pouvez le faire après ce que vous avez infligé à Elenor. » Rien que d’y penser cela lui faisait mal. « Comment parler d’unité alors que vous l’avez condamnée à vivre loin de vous, loin de nous tous ? Comment pouvez-vous accepter la vie dans laquelle vous l’avez enfermée ? Comment être unis quand nous exilons les nôtres, quand nous les forçons à vivre une vie qui ne leur est pas destinée ? Vous êtes vous intéressé à ce que pouvait ressentir Elenor aujourd’hui ? Le trouble dans lequel elle vit sans pouvoir remettre un pied dans sa propre maison, celle de la Famille Jagharii ? Où est l’unité que vous clamez alors que vous l’avez vous même sabotée ? Mon Oncle, expliquez moi, car voilà tout ce que je ne comprends pas. »
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MessageSujet: Re: Ramener le lionceau à l'ombre du bon arbre.    Lun 23 Juil - 1:08


- Amarante Jagharii -
Noble neveu, idéaliste neveu. Noblesse comme un devoir, oui, certes. Les mots qu'il déversa sur lui, le Vieux Lion les encaissa avec un flegme remarquable. Son visage austère demeurant impassible, il retint jusqu'aux frémissements de sa moustache. Autrefois, il aurait pu être touché par la candeur des propos de Morghan. Par leur naïveté. Mais aujourd'hui, il ne pouvait s'offrir le luxe de se sentir touché par quoi que ce soit. Il devait agir. Il envisageait déjà des parades, des explications, des arguments à opposer à celui qui n'avait plus rien d'un enfant aujourd'hui, lorsqu'il le prononça.

Son nom. Elenor.

Puis il poursuivit, sans se démonter face à ce regard qui se faisait de plus glacial. Il s'était fixé sur son dos tandis que son neveu s'était levé. À présent, il lui semblait qu'il aurait pu le foudroyer de ce seul regard. Et pourtant, les mots sortaient, en un flot continu qui ne l’assomma pas, mais s'accumula, en lui, avec précision. Questions, invectives, accusations. Ce vous lui semblait être une insulte, quand hier il était prononcé avec déférence. Condamnation. Condamnation d'Elenor. De sa fille, de sa fille pour qui il s'inquiétait chaque heure du jour, et de la nuit. Dans la passion des mots du jeune homme, le patriarche cru comprendre que celui-ci avait finalement retrouvé cette cousine si longtemps recherchée. Il lui avait demandé si nul soupçon ne couvait quant à la situation de sa planque, et Amarante avait tenu sa langue. La protéger, toujours, du regard. Savoir qu'ils s'étaient retrouvés de le rassurait pas le moins du monde. Et à la fois, cela lui fit chaud au cœur, de lui savoir un allié, dussent-ils le haïr de leurs deux cœurs unis. Qu'importait, tant qu'elle était en sécurité quelque part... et que leur nom tenait bon.

Finalement, sur une énième question, ce flot se tarit, et Amarante laissa à son regard assassin le temps de se faire plus dense, et plus lourd sur son neveu, qu'il toisait, quoi que de plus bas, avec aplomb. Le vieil homme se redressa sensiblement dans son fauteuil, Et croisa des mains tendues sur ses genoux. Il affectait un calme inexistant, et cela, le Jeune Lion pu s'en rendre compte, lorsque finalement il tonna : « Que sais-tu, au juste, de la situation dans laquelle se trouve Elenor ? » Lentement, il se releva, et lui fit face de toute son autorité. « Puisqu'il semble évident que vous avez parlé, laisse moi te poser une question, Morghan. Toi dont le cœur, si pur, ne se laisse pas abuser, qu'aurais-tu choisis pour ta cousine ? Souhaiterais-tu la voir ici même, à nos côtés, s'apprêtant l’œil terne pour des noces forcés dans le giron des Venarii ? Sais-tu seulement qui ils sont ? As-tu seulement vu l'homme auquel Azira l'aurait condamnée, sans mon intervention ? Ou préfèrerais-tu que, ces noces fêtées devant toute la noblesse, son nom soit sali à tout jamais ? Elenor n'en a cure, je le sais... Mais toi ? Sais-tu ce que l'on dit des femmes dans cette situation ? Elle sera traînée dans la boue, condamnée pour cela, comme pour le reste. Cet os offert à ces nobles sera trop savoureux, et une fois qu'ils la tiendront, ils ne la lâcheront pas. Il détruiront ce qu'elle est, et toi, comme moi, serons incapables de la protéger davantage. » Le ton n'était pas agressif, mais il était dur, et d'une froideur à couper le souffle. S'approchant de lui, et haussant un peu plus encore le ton, il ajouta : « Dis moi, Morghan, qu'aurais-tu fait ? Tu aurais pris les armes pour elle ? Saigné ce Xander, qui l'oppresse, et la recherche ? Penses-tu que ton geste, plus que le mien, aurait offert à ma fille sa liberté ? Je vais te dire, Morghan, ce que tu aurais fait. Rien, rien du tout, parce que rien n'était à faire, le mal était signé. » Il leva une main, interdisant de ce fait à son interlocuteur toute réplique, si tant est que cela ait pu le tenter, et poursuivit sur le même ton. « Peut-être es-tu également au fait de ces secondes noces, peut-être pas, auquel cas je t'en informe. C'était là tout ce que j'ai pu faire pour elle. La soustraire à un mariage par un autre, ma seule arme. Je l'ai offerte à un homme dans les mains duquel je savais que tout vive que puisse être sa haine envers moi, elle ne serait jamais brisée, rompue. Je ne l'ai pas offerte, je l'ai confiée. J'ai confié ma fille, et ce n'est certainement pas toi qui remettra cela en cause, et m'accusera de briser l'union des nôtres. Cela m'en coûte, mais il n'est, aujourd'hui, nul lieu plus sur pour elle que celui dans lequel, précisément, elle se trouve. »

Il baissa alors d'un ton, sans s'adoucir pour autant, et fit quelque pas, pour le contourner légèrement. Un lion à l'affut. « Tu veux que je t'explique en quoi tes actes pourraient sacrifier cette unité ? C'est là faire insulte à ton intelligence, mais je vais néanmoins le faire. Ces coutumes désuètes sont précisément ce qui garde encore nos ennemis de nous écourter, de nous accuser ouvertement de félonie pour nous jeter dans leurs cachots. Oui, celui qui aime avec son cœur n'est pas félon. Mais celui qui frôle de trop près la félonie ne peut s'offrir le luxe de se laisser frôler par ce qui pourrait le fragiliser. Ces coutumes désuètes sont ton armure, et celle de tes parents, et la mienne. Et celle d'Elenor dont je peux t'assurer sans hésiter un instant qu'abaissée ma propre garde, nous la perdrons, et pour de bon cette fois. Alors oui, mon neveu. Oui aujourd'hui je te dis que ton devoir n'est pas de faillir à ces usages. Ton devoir, si Jagharii tu veux être, est de te tenir, fort, à notre côté. Ton devoir est d'offrir aux nôtres un soutien qui ne serait pas un écran de fumée. C'est un jeu dangereux dans lequel ton retour t'a propulsé, un jeu fatal. Un jeu auquel nous jouons, jusqu'à ta mère dont les sourires, le sens-tu déguisent la crainte. Seule ma sotte de femme l'ignore encore. Toi, tu n'es pas sot. »

Il s'approcha alors encore un peu plus, et souffla, plus bas, quoi qu'il n'ait pas peur d'être entendu, certain que ses hommes avaient pris des dispositions à cet effet. « Et cette femme, penses-tu seulement à elle ? Sais-tu ce qu'ils ont fait, à l'amant d'Elenor ? Passé à tabac, presque mort, dans les canaux. Et cet homme était le plus formidable lutteur de la capitale. Crois-tu un seul instant que ce jeu dans auquel tu la convies par l'assouvissement de ton affection conviendrait au Sergent Sandragil ? Elle sera brisée, Morghan. Brisée. Elle a déjà perdu son unité, cette femme n'aura plus rien. Pas même toi, quoi que tu fasses. Peut-être nos cœur sont-ils capables de saisir la pureté de l'amour, sans considération pour le nom de celui dont pulse celui-ci. Pour autant, nous sommes peu. Nous sommes peu et nous ne faisons pas le monde. Obstine toi, et ce n'est pas de moi que viendra l'interdiction, mais de la société, lorsque ton Sergent verra son existence se déliter jusqu'à ne plus être. » Son regard s'assombrit alors un peu plus, et il conclut : « Je comprends sa douleur, et je comprends le besoin subit qu'elle a pu ressentir de se raccrocher à un homme, fut-ce un homme inadéquat à sa reconstruction. La candeur, depuis longtemps, a déserté mon cœur, mais ne l'a pas laissé aride. Comme toi je connais nos mots et leur valeur. Mais je n'ai pas le droit, au nom de cette famille que je défendrais, fut-ce contre toi, de vous laisser faire sans réagir. Je ne tenterais rien contre elle. Je me chargerais de sa réaffectation, je trouverais avec la Générale une solution pour qu'elle ait à nouveau des chances, un jour, de voir sa carrière décoller. Elle n'aura pas mes faveurs, mais elle a prouvé sa valeur et aura à nouveau le pied à l'étrier. Pour que cet échec ne soit pas son dernier. Mais cela, je te l'assure, c'est sans toi, et sans toi seulement qu'elle l'obtiendra. Si c'est à votre perte, que tu préfères courir, fais. Mais ne nous emporte pas avec toi. Pas aujourd'hui, ni plus dans dix ans. Nous n'avons plus le temps, ni les armes pour mener à bien de tels combats, et crois-moi, c'est là un regret. »

Il se tint alors, silencieux et sentencieux, face à ce Lion qui défiait son autorité. Il le défiait en retour de lui renvoyer ses arguments. De les condamner en connaissance de cause. Eux, les leurs. Jusqu'à cette femme qu'il prétendait aimer. Cette femme dont il pourrait bien briser la vie, alors même qu'avec le temps, la douleur aurait pu fondre et faire place à la vie, à nouveau, inébranlable et continue. Le Vieux Lion était prêt à combattre. Les si longs discours n'étaient pas de ceux qu'ils préféraient, plus adepte de l'autorité silencieuse, et naturelle, que des plaidoiries. Il était pourtant des choses que ce neveu qui venait de province devait entendre. Il minimisait des montagnes, prenait des risques fatals comme pure vanité. Lui faisait-il sincèrement l'insulte de croire que c'était pour la gloire, qu'il lui demandait cela ? Avait-il une si noire opinion de ceux que pour conquérir à nouveau un jour il avait été prêt à endurer une décennie de sacrifices ?

Une femme, une créature à peine croisée, à peine connue suffisait-elle à ce qu'un lion se fasse pleutre face aux sacrifices des temps de guerre ? Amarante n'y croyait pas, et quoi que la colère toujours faisait briller ses yeux, Morghan pouvait aussi y lire, distinctement, une puissante confiance. Il ne pouvait leur faire défaut. Pas alors que cet héritier était si crucial. Pas alors qu'entre ses mains, à lui, cet homme qui devant lui défendait une passion peut-être éphémère, reposerait bientôt l'héritage de générations de combattants. De protecteurs du royaume.

Il avait confiance en Morghan.
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MessageSujet: Re: Ramener le lionceau à l'ombre du bon arbre.    Lun 23 Juil - 8:35

Il savait qu’en réagissant ainsi, il s’exposait peut-être à la fureur du Vieux Lion, mais il avait eu besoin de dire ce qu’il pensait, il avait eu besoin de dire ce qu’il avait sur le cœur, autant pour Nisa, qui avait su laisser en lui bien plus qu’une simple trace comme le font les rencontres banales, que pour Elenor, sa cousine, pour laquelle il avait prêté serment, avec laquelle il se battrait jusqu’à la fin du monde et du temps. Beaucoup de choses lui échappaient, assurément, mais il n’avait pas peur de les entendre, peut-être était-ce même le bon moment pour lui de comprendre les motivations de son Oncle, de comprendre ses plans, d’avoir une idée de ce qui l’avait poussé à sacrifier ainsi sa seule et unique fille à l’emprisonner dans cette cage de poussière d’où elle ne s’échapperait jamais, du moins pas sans que quelqu’un ne trouve un moyen d’en ouvrir la porte ou d’en écarter les barreaux, avec force. Pourtant, lorsqu’il eut fini sa tirade, ses invectives et ses questions, le lion qui avait pu « rugir » à travers lui quelques instants plus tôt se refit lionceau presque trop apeuré lorsqu’Amarante se redressa, le vrillant du regard, un regard qui ne portait plus autant la bienveillance que la dureté. Déglutissant silencieusement, le jeune noble savait qu’il venait de réveiller quelque chose qu’il aurait peut-être dû laisser ensommeillé. Pourtant, il était trop tard pour reculer maintenant, aussi se tint-il droit, faisant face, essayant de faire bonne figure devant celle qui incarnait l’autorité familiale, plus encore que son père. Le nom Jagharii, c’était lui qui le portait véritablement, c’était lui qui l’avait élevé à ce rang, c’était lui qui en décidait le sens, pour lui, pour elle, pour eux tous. Morghan sentait venir la tempête et il allait devoir la supporter avec force s’il ne voulait pas finir briser, se faire roseau pour ne pas plier. En serait-il seulement capable ? Il le saurait bien assez tôt, hélas.

Les premières paroles le firent frissonner. Le ton était donné et, même s’il savait qu’il avait été le premier à évoquer le sujet, parler d’Elenor ne le rassurait pas, car, instinctivement, il sut qu’il ne pourrait que perdre à ce petit jeu là, lui le nouveau-venu, celui qui n’était là que depuis quelques semaines, celui qui, par définition, ne pouvait rien comprendre à la situation de sa cousine. Alors le lion fit face au lionceau et ce dernier se trouva bien trop petit. Il accusa les paroles qui suivirent, qui le mettaient à sa place, qui le mettait face à des interrogations concernant la jeune lionne. Comment pouvait-il savoir ce qu’il aurait fait ? Il baissa le regard rapidement, ne pouvait réellement soutenir celui de son oncle. Il avait raison, raison et tort à la fois. Il savait, était intimement convaincu, que le mariage noble auquel elle devait être destinée ne serait jamais bon pour elle, et que ce « Xander » ne méritait pas un tel cadeau pour ne faire que le gâcher, détruire ce qu’elle était et ce qu’elle devait rester, alors oui, il avait pensé au fait de prendre les armes pour elle, de demander cet homme en duel, de le battre pour pouvoir regagner la liberté de sa cousine. Il aurait tout fait s’il le fallait, contrairement à ce que pouvait penser le Vieux Lion, il aurait fait quelque chose, même si cela aurait du le tuer, même si cela aurait du jeter une quelconque malédiction sur eux. Puis vint alors les excuses, sur les secondes noces. Le fait qu’il avait voulu sauver Elenor en la confiant, selon ses termes, à un autre homme. Etait-ce vraiment ainsi que l’on sauvait sa fille ? Croyait-il vraiment qu’il pouvait avaler cela ? Se rendait-il compte de l’état dans lequel il l’avait plongé en lui offrant cette cage qui la protégeait à peine des griffes de Xander et, par dessus tout, la privait de toute sa liberté ? Il aurait voulu le lui hurler au visage, toute cette vérité, mais il n’en eut pas le courage.

Il regarda le Vieux Lion le contourner et le suivit du regard avant que ce dernier ne lui explique tous les enjeux, les véritables intérêts qu’il y avait à devoir jouer le jeu, celui dont ils ne pouvaient plus changer les règles à présent, celui dans lequel ils s’étaient tous enfermés durant son absence et dans lequel il était maintenant prisonnier à son tour. Oui, il se rendait compte de tout cela pourtant il ne pouvait s’empêcher d’être révolté, s’empêcher de croire qu’il était encore possible de changer tout cela, de croire en quelque chose où les Jagharii avaient encore de la force dans leurs crocs et dans leurs griffes. Comment pouvaient-ils en être arrivés là ? Etait-ce seulement la réalité ? L’allusion qu’il fit à sa mère le fit frissonner. Il savait qu’il avait raison, que même sa mère jouait un jeu elle aussi, un jeu qu’elle ne voulait pas nécessairement mais qu’elle n’avait pas le choix de jouer et dont il commençait à prendre conscience l’intégralité. Il frémit encore lorsqu’Amarante s’approcha et évoqua Nisa à voix basse, qu’il questionna ses sentiments et les mit à mal lorsqu’il parla du sort de l’amant d’Elenor, le premier, celui qui l’avait trahie dans les bras d’une autre femme. Il ne regrettait pas son sort à lui, mais il tremblait que la militaire puisse subir le même sort. Les mots du vieil homme frappaient juste et fort, vrillaient son esprit dans une crainte d’infliger à la jeune femme un tourment encore plus fort que celui qu’elle avait vécu jusqu’à maintenant. Elle avait perdu ses hommes, s’était retrouvée immobilisée pendant une longue période – du moins de ce qu’il en savait – et venait à peine de sortir de l’infirmerie. Il s’imagina soudain la jeune femme, battue à mort dans les canaux, et réprima difficilement un frisson qui menaçait de lui parcourir l’échine. Il ne fallait pas trembler, pas face à lui. Il devait faire face et pourtant ses arguments étaient tombés les uns après les autres sous les mots implacables du Patriarche.

« Vous me connaissez mal mon Oncle. » Sa voix avait faiblie, n’était plus aussi sûre d’elle, mais il devait le faire, il devait tenter de résister. « Je ne serais pas resté indifférent devant le sort d’Elenor et oui, j’aurais probablement pris les armes pour elle, quitte à m’attirer les foudres des autres familles, quitte à pourrir dans un cachot pour votre erreur. Vous n’auriez jamais du accepter ces premières fiançailles. Ce sont elles qui ont démarré ces évènements et vous ont conduit à ne faire de votre propre fille une lionne en cage, une cage où elle est à l’abri de Xander certes, mais une cage où il n’est plus de liberté pour elle tout de même. Vous vous en rendez compte, n’est-ce pas ? » L’interrogation était presque sévère mais il savait qu’il n’avait pas la force de ce mesurer à lui. Comment l’aurait-il pu ? « Je ne sais que peu de choses à propos du Serg… de Nisa. Nous avons échangés quelques paroles, quelques gestes, quelques regards. Peut-être savez-vous qu’il est parfois inutile de beaucoup plus pour se rendre compte d’un sentiment que l’on peut ressentir pour quelqu’un. Alors oui, je pense à elle, à chaque jour que Therdone fait. Comment pourrait-il en être autrement ? » Le dernier mot s’était étranglé dans sa gorge. Il détourna le regard de son Oncle avant de prendre une grande inspiration. Ce n’était pas le moment de flancher, pourtant il se sentait faillir. Les mots du vieil homme avaient atteint leur cible, l’image d’une jeune femme violentée à mort revenait sans cesse dans son esprit. « Quel est ce jeu horrible que vous jouez mon Oncle ? » Il se retourna vers le Vieux Lion. « Comment en est-on arrivé là ? A sacrifier les nôtres, nos valeurs, nos sentiments et notre honneur pour une politique sans certitude ? Expliquez moi mon Oncle, je vous en supplie, car ce que vous me demandez est au dessus des mes forces… » C’était un regard suppliant qu’il s’était retourné vers Amarante.
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Lambda
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MessageSujet: Re: Ramener le lionceau à l'ombre du bon arbre.    Lun 23 Juil - 11:13


- Amarante Jagharii -
Amarante avait perçu le changement d’attitude chez son neveu. Il flanchait, il vacillait sous les mots et l’autorité. Il n’aimait pas ce rôle tyrannique qui était le sien depuis quelques semaines, il n’aimait pas se faire l’impression d’assommer les siens, quand ils auraient du tenir bon tous ensemble, comme ils l’avaient toujours fait. Mais c’était la gangrène de la Ville Haute qui les gagnait, faisait trembler les fondations de son clan. Et il devait sonner le repli, il devait les protéger. Mais comment les protéger contre leur propre gré ?

Ce qu’il dit à propos d’Elenor le fit, spontanément, trembler de colère. Comment osait-il à ce point remettre en cause ses décisions ? Ne serait-ce qu’imaginer qu’il puisse poursuivre par son choix un but égoïste et superficiel ? Sitôt le dernier mot de Morghan prononcé, tandis qu’il soutenait, tremblant légèrement de colère. Il fit deux pas, rapide, jusqu’à son bureau qu’il contourna, et sur lequel il appuya ses mains avec un claquement sec. « De quel droit oses-tu me dire cela ?! » Il n’avait pas hurlé, mais la colère transpirait de son ton, et faisait vibrer son imposante moustache tandis que ses yeux noirs et perçants traversaient son neveu. « C’est Elenor, qui s’est glissée dans sa cage ! Elenor qui plutôt que de venir me chercher, lorsqu’elle a eu vent des projets de sa mère, s’est enfermée dans son auberge, dans cette poussière qui est la sienne, auprès de cet homme qui l’a trahie. Elenor qui a fui , et s’est condamnée alors que je lui avais fait la promesse que jamais elle n’épouserait Xander. » Il plissa les yeux. « Cela, elle ne te l’a pas dit, n’est-ce pas ? Jamais je n’ai ouvertement accepté cette union, jamais je ne l’ai réellement abandonnée aux Venarii. »

Puis, à peine lâchés ces mots, il s’appuya à son bureau, ses bras tremblant légèrement. Le poids des années se rappela à lui, après ce coup de sang. Il était, comme Bellone, et comme les stratèges restants, à bout de forces, et ne tenait que grâce à sa Volonté. Cette épreuve était comme un ultime obstacle. Il exhala un profond soupir et tomba plus qu’il ne s’assit sur la chaise de son bureau. Plus Vieux que Lion, il jetterait ses dernière forces dans ce combat. Repousserait un peu plus ses limites. Parler d’Elenor ne lui réussissait pas. Il ne l’avait pas prévu, n’avait pas prévu que Morghan la retrouve sans son assistance tant elle était rompue aux cachettes et à la furtivité. Pas prévu non plus que son neveu le lui apprenne de la sorte. S’il avait conscience de ce que sa fille pouvait penser de lui en ce moment, le fait de ne pas l’avoir revue depuis la soirée chez les Venarii avait cela de réconfortant qu’elle n’avait pu lui cracher son venin au visage. Au lieu de cela, elle lui envoyait Morghan. « Cette force, tu l’as, Morghan. Tu l’as, parce que tu es un Jagharii, que tu es Volontaire. Vois ce que tu as accompli… Cela te semble-il si insurmontable que cela après ces années de sacrifices ? » Il releva un regard lourd, et sérieux vers son neveu. Le Stratège s’était adouci, avait laissé s’estomper sa colère. Sa confiance était inchangée. « Tu nous reviens alors que nous avons plus que jamais besoin de toi. Tu n’es peut-être pas un guerrier, mais nous sommes en guerre et comme ton père, et comme moi, tu peux tenir les rangs avec nous. C’est aussi notre famille que ce Siège malmène, et contre cela, tu n’es pas impuissant. Qu’importe ton mal, tu es notre fils, et demain, tu seras le père de ce clan, aux côtés d’Elenor. Il est temps, pour toi, de montrer que tu es capable en temps de guerre de mettre de côté ces envies destructrices, au profit du clan. Tu ne soupçonnes pas cette force parce que tu es jeune, et tendre… Mais je le vois dans ton regard. Tu l’as. Elle est en toi, tu es un Lion. »

Amarante joignit alors ses mains et appuya son menton sur celles-ci. « A mes côtés, et aux côtés de ton père, protège ta mère, protège Elenor, Meare… Protège ceux que ces divisions pourraient bien briser un jour. Protège aussi cette femme de ton amour. Protège la du danger, et de l’horreur qui suivra quelques instants d’un plaisir consommé. Tu es capable de faire ce choix, Morghan. Tu es capable de choisir de combattre à mes côtés, plutôt que de tourner le dos aux tiens et de choisir une fuite fatale. Je n’ai pas la souplesse de concilier les deux. Je ne peux te protéger, en plus d’Elenor. Je ne pourrais pas protéger cette Nisa, et tes hommes ne le pourront pas davantage, où que tu ailles. Où que vous alliez. Tourne moi le dos, et tu ne seras plus de ceux sur qui nous veillerons. Nous ne pourrons pas. Et tout ce que tu auras fait, durant dix-ans, sera labouré par l’affection que tu auras eue pour une femme. » Il se savait dur, et sentencieux, mais il devait achever de le convaincre… « Joins plutôt tes forces aux miennes, aide moi à faire tenir ces murs, comme un Jagharii. » Son regard se fit intense, et, sa voix baissant un ton, il ajouta doucement : « J’ai besoin de toi, mon neveu. Ne me déçois pas. » Il ne le suppliait pas, il avait confiance. Encore, toujours. Le lion qu’il avait en face de lui était jeune et inexpérimenté, il pensait sa passion trop grande pour jamais cesser d’en regretter la fin… Mais le Vieil Amarante, qui avait aimé, comme lui, dans sa jeunesse, lui promettait par l’éclat qui animait ses pupilles sombres qu’il pourrait le faire.
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MessageSujet: Re: Ramener le lionceau à l'ombre du bon arbre.    Lun 23 Juil - 12:45

Il flanchait oui, doucement mais surement sa Volonté s’étiolait face à celle du Vieux Lion. Ce duel improvisé ne tournait pas à son avantage et les mots du Patriarche résonnaient dans sa tête et raisonnaient son esprit jeune et impétueux comme un diapason permet de remettre en accord tous les instruments d’un même orchestre. Il était tiraillé entre ce qu’il éprouvait pour la jeune femme et qu’il savait sincère, autant de son côté que du sien, et sa Famille, les siens, sa cousine, son père, sa mère, son oncle et tous les autres. Une balance improbable semblait peser deux choses dont le poids ne pouvait être réellement soupesé, faisant basculer l’un, tantôt l’autre. Alors qu’il y aurait pu n’y avoir aucune discussion possible, quand le jeune Lion pensait que tous ces poids reposaient sur le même plateau, Amarante Jagharii venait de faire une séparation inattendue, d’une logique incroyable, laissant ses sentiments pour Nisa isolés d’un côté tandis que de l’autre reposaient toutes les valeurs pour lesquelles il s’était battu pendant dix années, pour lesquelles il avait consenti à beaucoup de sacrifices, des valeurs qu’il avait reconquises à la sueur de son front. Il était un Jagharii, il le savait, mais, pour la première fois de son existence, cela lui faisait mal, très mal, trop mal. Comment était-il possible d’accepter de faire un tel choix ? Therdone lui en était témoin, il n’en était pas capable, il le savait. Chacune des décisions serait irrémédiables, lui coûterait soit ce pour quoi il s’était battu jusqu’à maintenant, soit ce pour quoi son cœur battait en cet instant. Mourir ou mourir. Pourrait-il être heureux aux côtés de Nisa en tournant à nouveau dos aux Jagharii, en tournant le dos à sa cousine alors qu’il venait de lui faire un serment ? Le comprendrait-elle ? Il pourrait tenir son engagement en perdant sa place dans le Clan mais le comprendrait-elle ? Il espérait que oui, mais, au-delà de cela, cette décision impliquait de nier dix années de son existence, voire toute son existence passée. Pourrait-il vivre avec cela ? Pourrait-il être heureux de cette manière ? Oh Therdone, Aide-moi… De l’autre côté, il y avait des sentiments, naissants mais sincères, qu’il pressentait puissants, il suffisait de voir à quel point il attendait les lettres de Nisa, combien il avait été nerveux à l’idée de la rencontrer à nouveau… Serait-il le même homme en niant toute cette partie de lui-même ? Pourrait-il vraiment se consacrer aux Jagharii après avoir perdu tout cela ? Therdone, je t’en supplie, aide-moi…

Le rugissement du Patriarche l’avait à peine ramené à la réalité, perdu qu’il était au plus profond de lui. Il rejetait toute la faute sur sa propre fille, arguant que c’était elle qui s’était jetée dans cette cage, d’elle-même. Mais qu’aurait-elle pu faire d’autres ? Courir vers lui ? Etait-ce seulement imaginable ? N’était-il pas de son devoir de père de rattraper les erreurs de sa fille ? Il avait bien dû donner son accord pour ces fiançailles, Azira ne pouvait avoir décidé ça d’elle-même toute seule, cela ne fonctionnait pas ainsi chez les Jagharii. Morghan ne pouvait pas imaginer à quel point le Vieux Lion ait pu être aculé pour céder à une telle ignominie. C’était impensable, inimaginable, quel subterfuge avait pu le pousser à dire oui, contre son gré, contre le gré de sa fille, elle qui aurait du avoir une brillante carrière dans l’Armée et probablement ne jamais prendre époux ? L’esprit brisé du jeune noble ne réfléchissait plus aussi logiquement qu’il le désirait et certains raisonnements simples devenaient complexes. Il lui manquait des pièces du puzzle, il le savait, mais là, aucune justification n’aurait pu suffire, pas à ses yeux, non pas à ses yeux. Il allait d’ailleurs renvoyer la balle à son oncle mais fut stoppé net quand ce dernier s’effondra dans son fauteuil. L’espace d’un instant, le lionceau eut l’impression de se rendre compte de la vieillesse de l’homme qu’il avait en face de lui, du poids du temps sur ses épaules en plus de celui de tous les problèmes qui pesaient sur la famille Jagharii. Il ne pouvait pas lui faire de reproches, plus maintenant, c’était trop tard de toute façon, à quoi bon le blâmer pour des choses qu’il ne pourrait plus changer ? Il était impossible de faire marche arrière désormais même si, Morghan y songeait, il y avait toujours moyen de s’en prendre directement à Xander. Le silence qui suivit fut rapidement rompu par Amarante. Il avait laissé passer sa chance, il y avait eu assez de conflit, alors il écouta, encore, comme il devait le faire, peut-être comme il aurait du toujours le faire depuis le début. Le regard de l’homme n’était plus en proie à la colère mais il restait toujours lourd sur lui, rempli d’une confiance dont le poids faisait trembler le jeune homme. Il avait conscience qu’on croyait en lui et si cela le remplissait de joie, et l’aurait probablement réjoui il y a quelques temps, cela le tiraillait encore plus aujourd’hui, alors que la donne avait changée.

Les propos du Patriarche étaient à la fois douloureux et salvateurs. Emprunts d’une douceur relative, ils comptaient sur lui, sur ce nouvel homme qui avait intégré le Clan et en représentait le futur proche. Les Jagharii survivraient à ce Siège, le Vieux Lion le désirait, mais cela dépendrait d’Elenor, de lui, de ceux qui y survivraient et, d’une certainement manière, Morghan sentit que le Stratège n’avait pas l’intention d’y survivre, du moins il ne semblait pas en être convaincu. Pensait-il que la Révolution finirait par gagner ? Avait-il perdu espoir et essayait-il seulement de sauver les siens pour que le nom des Lions puisse au moins perdurer dans l’avenir, même s’il devait être plus sombre que la nuit la plus noire ? L’idée lui fit froid dans le dos mais il préféra la mettre sur le compte de son trouble plus que profond. Quand il revint sur le fait qu’il ne pourrait protéger Nisa son cœur s’arrêta. Il ne voulait pas le croire mais l’évidence était pourtant sous ses yeux, même s’il ne voulait pas la voir. En se détournant des Jagharii, il pouvait la perdre. En se détournant de Nisa, il la perdrait également. Y avait-il seulement un avenir où ils pourraient vivre heureux si cela devait se finir ainsi entre eux ? Alors qu’il soutenait le regard du Stratège, Morghan sentit ses jambes flancher, menaçant de le laisser tomber à genoux, il fit alors quelques pas en avant, difficilement avant de laisser tomber ses bras sur le bureau de son oncle, chancelant, son regard dans le sien. Des larmes silencieuses coulaient sur son visage, les premières depuis plusieurs années, des larmes de douleur, tandis qu’il essayait de s’accrocher à l’éclat de ceux du Vieux Lion où il aurait voulu lire une certitude qu’il ne trouva pas. « Vous… » Sa voix se brisa. Il ferma alors les yeux laissant couler un nouveau flot de larmes avant de se reprendre et de recroiser le regard d’Amarante. « Je ne vous décevrai pas. » Ses mots lui brisèrent le cœur qui sembla s’éparpiller en dizaines de morceaux minuscules. La balance venait de flancher emportant avec elle une partie de lui-même peut-être perdue à tout jamais. Il s’accrocha désespérément au regard onyx de son ainé, il voulait y trouver de la force, y trouver un soutien, mais il n’y trouva rien d’autre que de l’obscurité, la même qui emplissait dorénavant le vide qui s’était fait en lui. Il repensa à Nisa, une toute dernière fois, avant de laisser son image s’envoler…
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MessageSujet: Re: Ramener le lionceau à l'ombre du bon arbre.    Lun 23 Juil - 18:33


- Amarante Jagharii -
Voir son neveu dans cet état attristait naturellement Amarante, mais il relativisa bien vite. Lui aussi avait connu cette souffrance par le passé, et il ne l’avait pas regrettée, tant il avait vu croître pour les siens un amour et une dévotion certaine en son cœur. Il avait en mémoire cette maison pleine d’enfants, de cousins, de cousines, de femmes qui discutaient, et d’hommes qui se dressaient avec honneur. Oh, parfois, il lui était arrivé de regretter de s’éveiller, le matin, aux côtés d’Azira, mais cela n’était qu’une peine bien dérisoire, et Morghan ne quittait pas cette bourgeoise pour un mariage, il n’était pas allié de force à une femme et, à la connaissance du Patriarche, il n’était pas encore question qu’il le soit. Il serait peut-être libre d’aimer une autre femme, une que son nom aura mise sur sa route. Ou au moins pourra-t-il épouser une femme qui ne l’indisposera pas, et trouver dans la vie d’autres consolations à ce bien maigre désagrément. Mais il savait que cela faisait mal, et que si le choix qu’il avait fait ne serait pas regretté dans quelques mois, il n’était pas le plus évident à faire.

Amarante n’était pas un homme doux, ni chaleureux. Il ne l’était en tout cas plus depuis longtemps. Il tenta de se souvenir de l’homme qu’il était à l’âge de Morghan, et revit un jeune officier, impétueux, au tempérament emporté et parfois brutal. Passionné, comme sa fille. Morghan n’était pas comme lui. Dans sa souffrance, il n’était pas comme lui. Avec un soupir, en appui sur ses deux bras, le Vieux Lion se releva. Il contourna son bureau d’un pas tranquillisé et, une fois à côté de Morghan, posa une main sur son épaule, qu’il pressa. Il y avait de la compassion, dans le geste. Une compassion d’homme à homme, de patriarche à jeune premier. Il venait d’apprendre à Morghan une leçon dont il savait qu’elle lui était amère, et se devait de lui renvoyer la pareille. « Je sais. Je sais que tu ne me décevras pas. J’ai toute confiance en toi, mon neveu. » Sur le ton de la confidence, il ajouta : « J’ai déjà connu ce que tu ressens, en ce moment, et je te promets que les tiens te rendrons cet amour que tu penses perdu à tout jamais. Ta décision était difficile, mais sagement prise. Je suis fier de toi, et j’ai toute confiance. » Il était sincère, et il espérait que tout dur que son regard puisse naturellement sembler, Morghan y lise cette sincérité.

Il savait qu’il ne serait pas trahi par son neveu. Il était un homme entier, qui s’était fait à la dure, à la force de ses bras, et dont le cœur était pur. Cette conversation, quelque part, avait été un test, un héritage pour ce jeune homme qui, tôt ou tard, serait à sa place, serait celui qui aurait à prendre les plus amères des décisions… Restait à voir s’il lui serait fidèle, mais le contraire aurait énormément étonné Amarante, qui serait non seulement tombé de haut, mais aurait remis en cause jusqu’à lui-même, tant il voyait en ce Jeune Lion leur avenir, à tous. Lui, et Elenor. Les Jagharii de demain leur feraient de l’ombre. Pour le meilleur.

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