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 La convalescence me tuera

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Sieben Raetan
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MessageSujet: La convalescence me tuera   Lun 21 Juin - 21:32

« Patron… faudrait vous reposer… »

La réponse fut grondante et profonde :

« Va chier… vais très bien… »

Le serveur lâcha son patron et repartit travailler dans son coin. Il était pourtant évident que Sieben Raetan aurait dû se reposer deux trois jours de plus. Mais l’aubergiste était ce genre d’homme qui dès qu’il pouvait tenir à peu près sur un pied fonçait se tuer à la tâche, considérant la convalescence comme aussi dangereuse que la maladie. Ca datait du temps où il était un lutteur de compétition, un milieu où le manque d’entraînement était fatal, et où on raccourcissait les temps de repos autant que possible.

Sieben préférait l’activité au repos. La vie à la mort. La dague et surtout les coups de l’homme l’avaient démoli entièrement, il ne voulait pas rester infirme et soufreteux plus longtemps au lit. Il guérirait ses membres blessés en les utilisant, comme les muscles se renforcent en les exercant. Et puis il fallait alléger le travail d’Elenor qui avait tenté de reprendre les activités de l’auberge, à priori sans grand succès.

Il fallait de l’endurance pour porter une auberge, et Elenor était plus une cavalière tout en vitesse et en force d’impact qu’un fantassin tout en armure et en absorption de chocs, ce qui était plus son profil. Il fallait des épaules solides et ne pas perdre la tête. En plus, il y avait la gestion de l’équipe de serveurs, qui se dirigeait plus à la façon d’un sergent que d’un officier : peu d’hommes, il fallait être proche d’eux, partager la même chose qu’eux. Au fond, mis à part le fait qu’on l’appelait « patron » rien ne différenciait Sieben de ses employés.

Il était irremplacable à la tête de son auberge, c’était lui qui l’avait acheté, aménagé, il avait embauché chacun des serveurs, noué des liens avec eux et organisé les relations. Il avait en tête la comptabilité de l’établissement des trois derniers mois, ne laissait à personne d’autre le soin de toucher au cahier de recettes. Trois semaines de convalescence c’était trop : pendant ce temps, son auberge était décapitée.

Elenor avait voulu malgré tout l’empêcher de travailler, prétextant qu’il n’était pas guéri. Sauf qu’il tenait à peu près debout, preuve qu’il pouvait. Elle avait voulu le séparer de son auberge, il l’avait chassé sans remords le temps d’une matinée. Il avait été ravi lorsqu’elle était partie, ou plutôt quand il l’avait foutu à la porte. Enfin tranquille.

Dans l’idée, elle aurait dû revenir et le voir en pleine forme malgré ses bandages et ses blessures.

Dans les faits, il était déjà perclus de douleur et quasiment infirme de nouveau.

Ce n’était pourtant pas si épuisant. Sa faiblesse l’exaspérait et pour se venger, il s’activait d’autant plus, et se crevait plus vite. Ce n’était pas normal d’être aussi faible. Ce-n’é-tait-pas-nor-mal-d’ê-re-au-ssi-fai-ble ! Il avait la vue troublée par la douleur qui irradiait depuis ses côtes. Entre la dague et les côtes cassées, ses poumons s’en étaient pris plein et la respiration était intolérable, il n’avait plus de souffle.

Pourtant même dans un état de faiblesse aussi évident, il ne voulait pas admettre qu’il avait eu tort, qu’il aurait dû rester dans son lit. Il était le patron de sa propre auberge, et un patron bossait à la tête et ne connaissait pas de faiblesses.

Vivement qu’Elenor rentre, qu’il arrête de jouer la comédie et puisse retourner à son lit de douleurs la tête haute. La matinée n’était même pas finie. Il ne décelait même pas les regards inquiets de ses ses serveurs, qui n’attendait que le moment où il s’écroulerait sur le comptoir. Il ne s’apercevait pas du spectacle qu’il donnait à ses clients, qui était limite en train de parier sur le moment où il cederait.

Mais un Raetan ne cédait pas. C’était une famille de lutteurs, et il fallait des poings pour faire écrouler un lutteur. Il tiendrait par la Volonté, piètre rempart face à une côte cassée qui se remettait, un poumon qui se recollait, et une pommette qui était fragilisée.

Elenor rentra enfin. Il ne savait pas où elle était allé, mais il n’attendait qu’une chose : pouvoir lui montrer à quel point il était gaillard malgré sa convalescence. Il retrouva comme par miracle une contenance, à défaut d’avoir des couleurs.

« Ah te voilà ! Tu vois ca ? J’ai toujours pas besoin de me reposer, je vais très bien. »

Dans le dos de Sieben, l’autre serveur du comptoir fit un geste de dénégation très net à l’attention d’Elenor. Il n’était pas convaincu par les performances de son patron.

On ne pouvait pas dire que Sieben était dans son état normal. Outre ses blessures, il était en fait ivre de douleur lancinante et aigue, ivre de fatigue. Cette ivresse lui fit dire la chose suivante :

« Je peux même soulever des objets lourds. Tiens regarde ce tonnelet de bière ! »

« NON PATR.. ! »

Sieben prit un tonnelet en libre service et commença à le soulever. Le poids du tonnelet plus celui de la bière, le fit d’abord déséquilibrer, puis basculer en arrière. Le serveur ne put qu’amortir la chute d’une façon assez maladroite. On entendit un craquement depuis les côtes de Sieben.

Il hurla de douleur.
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Elenor Jagharii
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MessageSujet: Re: La convalescence me tuera   Jeu 24 Juin - 12:12

    Elenor marchait d’un pas appuyé et fort. Dissidente. Engagée dans la lutte.

    La fin des errances, un bon palliatif aux derniers évènements. Arrivée à l’auberge, elle entendit les Olarils, de nouveau… Nombreux, bruyants, potentiellement dangereux. Le soldat s’était habitué à leur contact, d’autant plus qu’elle avait passé ses dernières semaines à veiller sur le Ceste, le temps de la convalescence de Sieben. Des jours passés à les servir, et à les garder à l’œil. Le patron était un homme bon, un homme accueillant et qui savait offrir sa confiance. Il était un homme tolérant, qui avait su sacrifier sa Vieille Dame à ces sauvages ; ce n’était pas le cas d’Elenor, et elle avait guetté le moindre pas de travers, prête à punir quiconque se laisserait un tant soit peu aller. Il s’agissait de leur réputation et de celle d’un établissement qui était, jusque là, plutôt apprécié.

    Un léger soupir en poussant sur la porte. Sieben l’avait mise à la porte et elle était allée voir Eleni… Il l’avait mise dehors, ne supportant plus de ne plus être le patron à bord. Elle l’avait laissé faire, à regret. Il n’était pas prêt et ses blessures étaient encore récentes. Mais il était une belle tête de mule. En fait, depuis l’histoire de Xander, il était même pire. Il ne supportait pas d’avoir été blessé, d’avoir perdu aussi, sans doute. Elle avait essuyé tout cela, laissant planer autour de la soirée passée dans la Ville Haute, lorsqu’il était inconscient, un certain flou artistique. Elle devait se cacher, avait-elle expliqué… Mais elle avait utilisé comme prétexte l’auberge lorsqu’il s’était agit d’entrer plus franchement dans le sujet.

    Comment lui avouer quels avaient été les propos de son père ? Comment lui avouer qu’elle était promise, officiellement, à Xander ? Certes, Amarante l’avait assurée que jamais elle n’épouserait ce vermisseau, mais dans les faits, qu’en était-il ? Dans les faits, elle n’en était pas moins offerte à cet homme. L’échéance n’avait pas été donnée, fort heureusement mais… Mais viendrait un jour, si elle ne faisait rien, où l’on viendrait la chercher. Elle serra poings et mâchoire, puis fit quelques pas, pour le voir en train de travailler. Elle saisit discrètement les regards inquiets des serveurs, et poussa un soupir de dépit.

    Il était livide. Il fanfaronnait, mais il était livide. Priant Therdone que ses plaies ne se soient pas rouvertes, elle s’avança. Le serveur lui fit un signe de dénégation. Alors ça n’allait pas du tout. Ca n’avait rien de surprenant, et sur le coup elle s’en voulut d’avoir cédé. Elle savait quelle importance son métier pouvait avoir pour lui, mais sa santé aurait du passer avant, coûte que coûte. Ses sourcils se froncèrent en une mine sévère, lorsqu’il poussa la folie jusqu’à menacer de soulever des objets lourds.
    Elle eut un geste paniqué vers lui pour l’en empêcher, alors que le serveur s’écriait, mais elle était trop loin, et le mal était fait.

    Le cri de douleur la rendit blême, et elle contourna précipitamment le comptoir, sous les regard surpris et inquiets des clients, mais aussi et surtout des serveurs. Se précipitant à son côté, elle joua de sa main droite et se son bras gauche pour le libérer du poids du baril, puis prit une très profonde inspiration qu’elle bloqua.

    Elle la bloqua un moment. Ses yeux noirs plissés à l’extrême, elle s’assura à tâtons que ce n’était rien de grave. Pas de sang… c’était déjà ça.
    Elle leva un regard glacial en direction du petit serveur.
    « Toi, tu t’occupes de la salle. » Puis elle se leva, le laissant à même le sol. Il y en avait un autre, occupé à servir un groupe d’Olarils, plus grand et plus costaud. En entendant le cri, il s’était arrêté, lui aussi livide, pour regarder la scène de loin et d’un air prudent.
    « Toi, tu m’aides, on le monte. »

    Un autre regard pour Sieben. Seule, elle ne pouvait pas le hisser jusqu’à leur chambre. Son visage exprimait une grande froideur, elle était en colère, c’était évident. Et pourtant, elle se maintint assez longtemps pour ne pas lui hurler dessus. L’apnée qu’elle s’imposait aidait grandement, il fallait bien l’avouer. Le second serveur le prit, hésitant devant les plaintes de son patron. Elenor lui fit signe de ne pas s’en préoccuper. C’était douloureux, mais ils ne devaient pas le laisser là, à même le sol. Elle n’avait pas la place de s’occuper correctement de lui.



    « J’espère que tu es content de toi ? »

    Elle ne lui avait pas demandé son avis pour défaire sa chemise. Autoritaire, pour le coup. Furieuse aussi. Pourtant, elle parlait presque à voix basse. Seul moyen qu’elle avait de ne pas se laisser aller.

    « Ne crois-tu pas qu’on a suffisamment de quoi s’inquiéter en ce moment ? »

    Un soupir, elle palpait son torse découvert, à la recherche de douleurs. La cicatrice du coup de poignard était propre, et l’hématome résiduel ne grossissait pas…

    « Je croyais que les lutteurs connaissaient leurs limites »

    L’inquiétude, dans ses yeux noirs en amandes. Elle pinça ses lèvres. Il n’avait rien de grave. Seulement, il lui faudrait garder le lit quelques jours de plus. Alors elle rabattit les pans de sa chemise sur son torse épais, incapable de la boutonner tant sa main valide tremblait. Elle était morte d’inquiétude pour lui. Et rongée également par une colère froide envers elle-même.

    Alors elle se leva, et fit quelques pas hésitants, un Lion en cage. Un lionceau.

    « Comment est-ce que j’ai pu te laisser te débrouiller… » A voix basse, toujours. Voix grave et maintenue. Puis elle lui tourna le dos et se mordit les lèvres. « Je suis stupide !! » Cette fois, elle avait très légèrement haussé le ton.


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Sieben Raetan
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MessageSujet: Re: La convalescence me tuera   Sam 26 Juin - 20:33

Sieben se tordait de douleur alors qu’on le remontait jusque dans sa chambre. Sa côté s’était cassée de nouveau, et c’est comme si on lui avait enfoncé un poignard. Il allait devoir subir deux semaines de plus de convalescence au bas mot, et pour être dans le même état que ce matin. Il enrageait contre lui-même, mais évita de s’insulter tout seul, il savait qu’il n’en aurait pas besoin…

Son employé le déposa sur le lit, Sieben lâcha un autre gémissement de douleur. Therdone qu’il détestait ce genre de blessure. Lorsqu’il était jeune, il lui fallait un KO pour être dans cet état, et il restait dans le brouillard pendant quelques heures. Là, il s’était fait vaincre par un tonnelet de bière et un manque de bon-sens. Sieben avait horreur de se dire qu’il vieillissait et qu’il ne pouvait plus absorber autant qu’avant. En fait, il s’était tellement pris de coup avant qu’aujourd’hui il ne pouvait plus s’en prendre un seul.

Dans sa rage d’être incapable de faire quoi que ce soit, il ne se rendait même pas compte qu’il ne se relevait pas d’un match où il avait subi un KO, mais d’une tentative d’assassinat, où le but était de le tuer. Ca changeait un peu les choses, mais il refusait de considérer cela.

Elenor lâcha ce qu’elle avait sur le cœur en l’auscultant. Il accusa ce choc supplémentaire. Il vivait avec elle depuis suffisamment longtemps pour savoir qu’elle n’était pas en colère mais folle d’inquiétude. Comme si elle n’avait pas assez de problèmes pour elle, elle s’inquiétait pour lui… elle pouvait pas le laisser tranquille ? Il ne méritait pas tant d’attention, il était grand, adulte et responsable maintenant.

Quoiqu’un adulte responsable n’aurait pas fait le fanfaron ainsi. Il eut honte après coup. Elenor s’inquiétait, c’était plutôt bon signe quand on s’aimait, et il avait tout fait pour qu’elle se ronge les sangs. Déjà que cette histoire de fiançailles s’était achevée sur un scandale et qu’Amarante n’avait pas une position très claire sur le sujet… s’il venait à mourir à cause d’une fanfaronnade, Elenor serait mariée dans le mois. Magnifique, il vivait dans un monde magnifique.

« Ecoute… »
dit il tout bas, mais audiblement.

« J’ai fait l’idiot, d’accord, et puis voilà, mais j’en avais marre de ce lit d’infirme. Je ne suis pas mourant. »

On ne récupérait pas la forme en restant allongé sur un lit. Il avait juste fait l’effort de trop, il aurait dû s’arrêter lorsqu’Elenor était rentrée et lui avouer qu’il était crevé.

« Je ne me relèverai jamais de ma convalescence si je ne suis pas actif. J’ai juste fait l’effort de trop c’est tout, tu veux aussi partager ma douleur ? »


La douleur d’ailleurs continuait de le lancer sur la côte, lancer de façon insoutenable.

« En parlant de douleur, donne-moi du pavot. Vraiment trop mal.»

Il en avait dans son tiroir, ca faisait partie de sa panoplie de base de médecine, depuis son adolescence. Analgésique suffisamment puissant pour calmer les douleurs, notamment celle là. Légèrement agacé, Sieben dit:

« Allez mets la dose qu’on en parle plus. Une bonne nuit de sommeil et je ne serai plus un problème pour toi pendant ce temps là. »

Il prit une inspiration un peu trop grande, la douleur d’aiguille fut vive.

« Aaaah ! Foutue côte à la…. » il se crispa le visage. « J’ai dû aggraver de nouveau la… cassure. »



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Elenor Jagharii
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MessageSujet: Re: La convalescence me tuera   Dim 27 Juin - 16:43

    Elle l’écouta parler, et gémir. Elle le regarda souffrir et à chaque crispation de son torse, elle avait l’impression de sentir son cœur faire des bonds. Des hommes souffrants, blessés et entêtés, elle en avait maté un bon nombre. Des grands, des massifs rendus chétifs par la douleur insoutenable, incontrôlable, elle en avait vu beaucoup. Mais ils n’étaient pas Sieben. Et ce n’était pas à cause d’elle, qu’ils se retrouvaient dans cet état.

    Ses réponses la révoltèrent tant elles étaient stupides, mais elle ne cria pas. Elle serra les poings, le regard froid et atteint. Une inspiration, profonde, et elle s’approcha de lui. Elle baissa la tête, sans un mot, le visage contrit, puis ouvrit le tiroir de la table de chevet de son amant pour en sortir une petite boite métallique. Dans une coupe qui se trouvait au fond de la pièce, elle versa de l’eau, puis y ajouta une dose de la poudre blanche contenue dans la boîte. Elle secoua, remua. L’odeur, elle la détestait. Elle lui rappelait celle de la mixture blanche qu’elle devait boire, chaque jour, après son opération. Elle lui rappelait celle du produit auquel elle avait fini par devenir dépendante avec le temps… Auquel elle s’était raccrochée.

    Elle lui tendit la boisson, et l’aida à boire, lui soutenant la nuque de sa main gauche, maladroite. Une fois le produit ingurgité par Sieben, elle repoussa le récipient et le regarda quelques instants en silence.

    « Tu as raison, là, tu es un problème pour moi. »

    Elle parlait à voix basse.

    « Parce que je t’aime, bougre d’idiot, et que je ne supporte pas de te voir dans un tel état. Tu crois que j’ignore ce que cela peut faire, d’être alité, de longues semaines d’affilées ? Tu penses sincèrement que je ne me suis jamais sentie minable, famélique et inutile ? A croire que tu n’étais pas là lorsque… » Sa main gauche, son opération et la fin de sa carrière. Une mort, qu’elle avait affronté grâce à lui. Il l’avait vue pleurer, prier, hurler et tout envoyer voler un sacré bon nombre de fois… Un soupir, profond, de dépit. Un fond de colère qui toujours faisait briller ses yeux noirs.

    Elle glissa une main sous sa chemise ouverte, sentant sous ses doigts pourtant délicat la chair frémir et se contracter.

    « Calme-toi… Plus tu t’agiteras, plus il te faudra de temps pour te remettre de tout cela. Tu me diras ce que tu veux, tu n’étais pas prêt à reprendre le travail. Tout juste à descendre tâter de l’ambiance, autour d’un verre. Je n’aurais pas du te laisser faire, j’ai été stupide. »

    Oui. Et elle s’en voulait. Sa main quitta la zone sensible de ses côtes pour remonter dans son cou, dévoilant son torse. Il n’y avait toujours pas d’hématome… C’était une très bonne chose. La côte cassée n’était pas près de se réparer tout à fait, mais au moins, il n’était pas en danger… Elle fronça les sourcils.

    « Je devrais appeler un soigneur… j’ai fais de mon mieux mais… Mais j’ai bien peur de ne pas pouvoir t’aider davantage. Tu es trop coriace pour moi. »

    Elle n’avait pas sur lui l’influence qu’elle avait sur ses hommes. Elle ne donnait pas d’ordres, ici. Elle n’était pas le patron.

    Elle n’était pas désolée. Malgré toute la douceur de sa main droite, qui réconfortait les chairs douloureuses, apaisait tant bien que mal le remous affolé de sa respiration, son regard était resté froid. Elle lui en voulait, au fond, de sa folie. Elle lui en voulait de s’être montré si imprudent que cela. De saper par son refus de rester au calme les efforts fournis. De lui rappeler quelques semaines encore que sans elle, il serait un aubergiste tranquille, joyeux… Au lieu de quoi il avait été battu, au lieu de quoi on avait voulu lui trouer la peau puis le laisser se vider de son sang près de canal. En son nom, à elle. Finalement, lèvres serrées, elle récupéra sa main avec un soupir, puis se leva.

    « Wulfin ! » Un bruit de pas précipité remonta dans les escaliers, c’était le plus costauds des deux serveurs. « J’ai besoin que tu me fasses mander un guérisseur. Il y a une vieille femme très efficace, à deux rues d’ici. Tout le monde l’appelle Grand-Mère, elle saura quoi faire pour Sieben. » Devant la mine inquiète du jeune homme, elle esquissa un maigre sourire, et ajouta. « Ne t’inquiète pas, il n’est pas en danger. Mais il souffre beaucoup. Allez, va vite. »

    Le serveur disparu, elle se retourna vers Sieben et s’approcha de nouveau de lui.

    ...

    Peu de temps s'était écoulé, depuis le départ du jeune homme, et elle ne lui avait rien dit de plus, retranchée dans une colère froide. Le bruit dans l'escalier attira son attention, et elle se redressa pour accueillir, debout, la guérisseuse. Elle reconnut la jeune femme qui avait fait son service sous ses ordres, et pour laquelle elle avait du rosser quelques derrière...

    Elle lui faisait confiance. Plus qu'aux Olarils de toute façon. Alors elle se construisit un sourire laborieux, et la salua.

    « Lell. Merci beaucoup, je suis navrée de te déranger, mais notre grand malade fait des siennes... »

    Elle avait l'air fatigué, la Jagharii. L'air fatigué, et peiné.


Lell, c'est à toi ^^
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Lell Llureyin
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MessageSujet: Re: La convalescence me tuera   Lun 28 Juin - 13:31

La visite de l’Olarile avait laissé sa curiosité insatisfaite. Oh certes, elles avaient discouru à bâtons rompus sur les plantes et les traitements par celles-ci, mais il y avait encore tant à échanger qu’il faudrait davantage qu’une simple visite pour venir à bout de tous ces sujets. Grand-Mère serait sans le moindre doute surement enchantée de cet échange et des quelques méthodes Olariles que Calathéa Weïss lui avait apprise. Lell rangeait les soucoupes et vidait les poudres dans le bac à déchets, tout en repensant à cette conversation. Assurément, les Olarils restaient un peuple aux mœurs étranges et à la langue rudimentaire, mais comme elle avait pu le soupçonner plus tôt, il y a toujours à apprendre des étrangers.

Sans s’en apercevoir, elle était machinalement retournée dans l’arrière boutique pour continuer ses préparations, délaissant le comptoir de la boutique et désobéissant ainsi à Grand-Mère, lorsque le carillon de la porte tinta à nouveau. Figeant aussitôt ses mouvements, elle tendit l’oreille, craignant de reconnaître le pas claudiquant de la vieille femme, mais ce fut une voix d’homme qui héla dans la boutique.


« Il y a quelqu’un ? »

Bien sûr qu’il y a quelqu’un, sans quoi la porte serait close et il serait encore à frapper inutilement au carreau. Essuyant rapidement ses mains pleines de dépôt sur son tablier, elle repassa quitta l’arrière salle pour se présenter à l’homme, son sourire avenant de vendeuse aux lèvres. Mais ce n’était pas la vendeuse qu’il venait chercher mais la guérisseuse.

-« Pardonnez-moi mademoiselle, Wulfin, du Ceste Clouté. Je suis venue mander Grand-Mère pour la mener à l’auberge où ses services sont requis de toute urgence.
- Je suis navrée mais Grand-Mère est absente pour le moment et je n’ai aucune idée de quand elle rentrera. »


La réaction de Wulfin à ses propos lui fit penser que la situation n’était pas anodine voire peut être plutôt grave. Il arrivait assez fréquemment, alors que Grand-Mère était absente, qu’une personne se présente requérant les services de la guérisseuse. La première fois, elle s’était trouvée paniquée à l’idée de devoir répondre à la demande sans personne pour la guider derrière. Elle avait alors du rassembler tout son courage pour prendre son nécessaire et courir à la suite du demandeur jusqu’au patient. Au final, hormis la réprimande de Grand-Mère qui lui reprochait d’avoir fait attendre le malade, tout se passa très bien : une simple fièvre traitée avec une infusion d’écorce de saule et quelques herbes en compléments. Les fois suivantes furent plus simples, et bientôt cela devint une habitude de répondre aux demandes Grand-Mère absente.
Cette fois-ci ne fit donc pas exception. Détachant son tablier de travail, elle alla ensuite chercher sa trousse de soin contenant l’essentiel pour parer à beaucoup de cas. Si le besoin s’en faisait sentir, elle pourrait toujours revenir chercher ce dont elle aurait besoin plus tard à la boutique puisqu’après tout, le Ceste n’était qu’à deux rues d’ici.


« Grand-Mère absente, je la remplace auprès des patients. Laissez-moi le temps de fermer la boutique et je vous suis. »

A vrai dire, pour fermer la boutique, il n’y avait rien d’autre à faire que tourner la clé dans la serrure. Grand-Mère avait son double et elle ne resterait pas à la porte si elle revenait tandis que Lell était toujours auprès de son patient.

L’auberge du Ceste Clouté… La dernière fois qu’elle y avait mis les pieds c’était lors de son apprentissage militaire, durant l’une des rares soirées de permission qu’ils obtenaient et où la plupart des jeunes préféraient allez boire ensemble plutôt que de rentrer dans la maison familiale.
C’était lors d’une de ces soirées mémorables qu’elle s’était retrouvée au matin avec son tatouage en forme de dragon sur le bras. Ses souvenirs restaient pour le moins brumeux, sa seule certitude était qu’Elenor Jagharii, son instructrice, n’était pas étrangère à tout cela.
Non, depuis la fin de son apprentissage, elle avait du retourner une ou deux fois au Ceste pour accompagner son père qui fournissait le patron en vins.

Wulfin s’était fait guide et ce fut donc lui qui poussa la porte de l’auberge. L’atmosphère restait la même que la première où elle y avait mis les pieds, simple mais chaleureuse et surtout, sans l’odeur habituelle des débits de boisson. Elle s’attendait à devoir soigner un client mais elle fut surprise lorsque se détournant de la salle, Wulfin l’invita à la suivre à l’étage. Poussant une des portes, il s’effaça pour la laisser entrer et elle se retrouva nez à nez avec son ancien instructeur, Elenor Jagharii. Le contraste était saisissant entre ses souvenirs de la femme de fer qui les entrainait avec acharnement et celle peinée et fatiguée qui l’accueillait simplement.
Mais le pire fut de voir Sieben Raetan, cet homme fort comme un taureau, ce lutteur hors pair, alité sans bouger, pâle comme un mort.


« Vous ne me dérangez pas, je suis venue car Grand-Mère était absente. Wulfin m’a dit que la situation était urgente… Mais que lui est-il arrivé ? »

Lell s’approcha du lit et déposa sa trousse sur la table de chevet pour examiner le malade. Une entaille profonde marquait sa cage thoracique mais son aspect ne l’inquiéta pas. La blessure était saine et si elle restait propre, elle guérirait sans mal.
Une grimace devant les côtes… Elle palpa, doucement mais fermement et sentit la cassure sous ses doigts.


« Pour la côte il n’y a pas grand-chose à faire, à part le repos, le ménagement, et peut être une ceinture pour la maintenir en place et atténuer la douleur. Je n’ai pas ce qu’il faut ici, auriez vous du tissu que l’on puisse réduire en bandes ? »
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Sieben Raetan
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MessageSujet: Re: La convalescence me tuera   Jeu 1 Juil - 19:59

Sieben sentit bien qu’il avait blessé Elenor, au bout de quelques années ensembles il aurait été criminel de ne pas le sentir, mais il n’avait pas l’intention vraiment de s’excuser. Il avait fait ce qui lui semblait juste, et l’avait fait pour elle. Il n’était pas passé loin de la mort, mais il n’était pas mort. Et d’après les échos cela avait permis à Xander d’être écarté de toute fiancailles. En gros, si lui n’avait pas été quasiment mort, Elenor aurait été mariée. Voyant les choses à sa façon, Sieben refusait actuellement de changer d’opinion.

Cependant, même si elle était en colère, elle l’aimait encore, et c’était même la raison de cette colère. Il prit la décision d’arrêter de remuer le couteau dans la plaie et à défaut de changer d’avis, de ne pas l’exprimer une nouvelle fois. Avec le temps il changerait d’avis, tout comme ses blessures guériraient.

Il goba le lait de pavot en trouvant comme à chaque fois qu’il avait un goût dégeulasse. Elenor devait l’avoir un peu dilué car il fallut une minute entière pour que les premiers effets apparaissent. Ce ne fut que lorsqu’il sentit son ventre, puis son torse s’engourdir peu à peu en se diffusant autour de l’estomac qu’il réussit à se rasséréner. Il n’en avait pris que deux fois au cours de sa vie. La première à la fin de cette ultime compétition de lutte, la deuxième après avoir bloqué les illgéraxans dans ce goulot. Il avait été dans un sale état les deux fois. Ici aussi il l’était, peut être pas autant que d’autres fois dans son adolescence, mais il se sentait vieillir, et il n’avait plus envie de souffrir pour le plaisir de la douleur.

Les idées dans le vague, il mettait du temps à articuler la moindre idée, qui se formait au ralenti, en de jolies arabesques curieuses. Il entendit distinctement Elenor parler à Wulfin. Le temps qu’il réussisse à comprendre ce qu’elle avait demandé, Wulfin était en dehors de l’auberge. Elle avait raison. Il avait lui-même demandé un traitement, elle pouvait bien demander un médecin. Il n’avait pas envie de fanfaronner, il était bien mal placé pour dire ca.

Le lait de pavot n’abolissait pas la douleur, mais il l’atténuait beaucoup pour en faire quelque chose de supportable, une sorte d’élément naturel du corps, que l’on acceptait. En patientant, Sieben s’amusa à sentir le foyer, à le délimiter, lui donner une forme et une intensité. Avec son esprit, il jouait à augmenter ou diminuer le mal, simplement en s’y concentrant ou pas. Illusion sur sa capacité à maîtriser son corps.

Le médecin arriva, Elenor avait toujours l’air aussi… temps de latence… triste. Ce n’était pas Grand-mère, c’était plutôt sa petite-fille. Bah, elle s’y connaissait mieux que lui de toute façon. Par contre demander ce qui s’était passé était certes professionnel, mais assez ironique. Sieben s’amusa beaucoup à chercher une réponse aussi cinglante que possible. Puis enfin, la jeune apprentie proposa des bandes de maintien. La solution du siècle. Il avait espéré qu’elle aurait une potion qui accélère la réparation des os, mais c’était râté. En même temps, ce genre de potion n’avait jamais existé, et dans sa jeunesse, son bras cassé ne s’était pas remis par miracle.

Il répondit d’une voix vraiment pâteuse, avec une langue un peu enflée, et une haleine qui sentait nettement le pavot.

« Trois fois rien, une tentative d’assassinat et une belle bagarre. Je crois que j’ai pas gagné. »


Il était vivant, il avait tué deux personnes, mais était il lui aussi réellement vivant ?

« Pour les bandages, faut sacrifier des torchons on va pas s’embêter. OH SANBERT ! »

Sanbert ne vint pas… le temps que Sieben se rende compte de pourquoi il s’était passé trente longues secondes.

« Merde, je l’ai viré y a deux mois. Bon bref, c’est dans la cuisine, y en a tout un placard. Vous pourriez mettre des bandes ? »

Le pavot était finalement un peu exagéré, son univers était vraiment en coton maintenant.

« Elenor, tu m’as pas dit au fait : tu es sortie où ce matin ? »

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Elenor Jagharii
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MessageSujet: Re: La convalescence me tuera   Sam 3 Juil - 17:01

    La légèreté avec laquelle il avait répondu à Lell l’exaspéra profondément. La colère, l’inquiétude toujours, elle n’arrivait pas à s’en départir. La culpabilité, aussi. Elle se contenta de froncer les sourcils et de lui tourner le dos, après un regard à Lell. Il la renseigna pour les bandes, puis appela le jeune homme absent depuis longtemps à présent.
    Le Pavot. Les délires, la difficulté à se raccrocher à la réalité. Pertes de mémoire occasionnelles, mollesse, nonchalance. Incapacité à la raison, entêtement…

    Le Pavot.

    Souvenir cuisant en son sein, elle cilla, serra plus encore le poing droit. Cela souligna l’immobilité du gauche, puis son regard se posa plus pesamment sur la jeune femme qui était venue aider Sieben. Les choses auraient-elles été différentes, si la fameuse chirurgienne, si « Grand-Mère » avait tenté quelque chose, après son accident ? Ces doigts gourds, inutiles, seraient-ils capables d’empoigner une arme et d’en découdre… ? Serait-elle cette proie facile, pour les galants de la Ville Haute ? De nouveau, elle cilla, se rendant compte que la fixité du regard posé sur Lell pouvait gêner cette dernière ; Sieben l’y aida, en lui posant plus directement une question. Elle se mordit les lèvres, l’œil brillant, ravalant avec difficulté le malaise que ses doutes avaient instaurés, il lui fallut plusieurs longues secondes avant de percuter pour de bon.

    Alors les mots d’Eleni lui revinrent à l’esprit : Notre salut se trouve dans le secret. Nous ne pouvons pas nous permettre d'agir à découvert, jamais.

    Elle déglutit. Jamais elle n’avait été bonne menteuse, mais les ordres étaient clairs. Personne, pas même Sieben ne devait savoir.

    Elle se construisit progressivement un visage doté de davantage d’aplomb, puis sourit faiblement. « J’en ai profité pour aller voir Eleni. Tâter un peu le terrain. » Elle ne pouvait guère aller plus loin. Elle aurait pu prétendre le remplacer dans son rôle d’indic, mais c’était là en dire trop devant Lell. Elenor avait une certaine confiance en la jeune femme, pour avoir apprécié l’avoir sous ses ordres. Il y avait entre elles de nombreuses similitudes, tatouages, caractère, esprit combatif, aptitude à affronter l’adversité et les difficultés… Habilité, autrefois.
    Autrefois.

    Mais Elenor ignorait quelles étaient les opinions politiques de Lell. Elle la savait plutôt portée sur la Dissidence, elle aussi, pour avoir constaté lors de soirées arrosées qu’elle beuglaient globalement sur les mêmes larrons, mais les ivrognes ont toujours eu une opinion sensiblement différente de l’homme de raison. Alors elle n’alla guère plus loin, lèvres brûlantes du désir d’en dire davantage.

    L’idéal était encore que Sieben, à la faveur du Pavot, les grille, et qu’ainsi la discussion pourrait s’enclencher sans qu’Elenor n’ait quoi que ce soit à se reprocher.

    Dans le désir de s’échapper, elle gagna la porte, et gueula avec sa classe habituelle : « Wulfin ! Ramène-nous de grands torchons propres, et vite ! » Il y avait toujours un peu du capitaine, dans le ton d’Elenor.

    Elle revint auprès de Sieben, et compléta : « Etant donné que tu as décidé que tu étais capable de me mettre à la porte pour travailler comme un forcené, je m’efforce de mon côté de me rendre utile. » Toujours grognon, la Jagharii. Il avait l’habitude de son sale caractère. Et cela faisait aussi son charme, sans doute.

    Oui oui.
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MessageSujet: Re: La convalescence me tuera   Mer 7 Juil - 20:27

Ce n’était pas professionnel de s’exclamer ainsi devant un patient, surtout pour s’enquérir des raisons de son état. Mais Lell connaissait la réputation du lutteur de Sieben Raetan ainsi que son histoire qui avait fait le tour des dortoirs lors de son Apprentissage Militaire où la majorité des aspirants le considéraient comme un héros… Alors entrer dans une chambre et voir ce sergent de génie, ce lutteur hors pair, ce patron jamais inactif désormais immobile et alité avait de quoi faire perdre le professionnalisme de n’importe qui.
Mais la réponse désinvolte qu’il fournit à sa question apportait davantage d’interrogations qu’elle s’empressa aussitôt de taire, se mordant la langue avant que les insidieuses questions ne lui viennent aux lèvres. La mine d’Elenor ne lui avait pas échappée. Colère, inquiétude… Autant d’indices qui laissaient deviner à la guérisseuse qu’orienter la conversation dans cette direction risquait de la rendre assez houleuse. Alors elle se fit oublier et se contenta de faire ce pourquoi on avait requis sa présence, à savoir soigner le malade.

« La curiosité est une bonne chose, mais il faut savoir où la placer. »
Combien de fois Grand-Mère lui avait-elle répété cette phrase ? Au moins des centaines depuis que Lell était entrée en apprentissage. A chacune de ses expériences sur les soins ou les potions, Grand-Mère l’encourageait, même si elle gardait un œil sur ses faits et gestes, bien que jamais elle ne l’avouerait. Pour tout cela, elle avait toujours eu le champ libre. Mais en ce qui concernait les patients, elle se faisait vertement réprimandée lorsqu’elle poussait trop loin ses questions. Les causes de l’état dans lequel se trouvait Sieben Raetan étaient évidentes et bien qu’il faille poser des questions, il y avait un ton et un moment pour cela. Si Grand-Mère avait été là, elle aurait surement eu le droit à son regard le plus noir signifiant que la vie des autres ne la regardait pas, sauf si cela pouvait aider au diagnostic.
Allons, elle avait eu une réponse quoique peu satisfaisante pour sa curiosité et désormais, elle devait de concentrer sur sa tâche. Lell fut aidée en cela par la conversation que Sieben entama avec Elenor qui l’excluait totalement de l’échange. Mais si l’on peut s’empêcher de parler, il est bien malaisé de s’empêcher d’écouter.

Eleni… Le nom semblait sonner de façon familière à ses oreilles mais elle n’aurait su dire si c’était parce qu’il ressemblait à un autre, ou si elle l’avait déjà entendu quelque part. Un patient ? Peut être, mais peu probable… Ou plutôt une connaissance de Grand-Mère. Sans doute… Il y avait plus de chances de ce côté-là. Mais une chose était certaine, elle n’avait jamais du voir cette personne, sans quoi cela éveillerait davantage qu’une simple impression de familiarité.
Cependant, un autre fait détourna ses pensées des paroles d’Elenor. Une odeur, plutôt qu’un fait, celle de l’haleine du patron du Ceste Clouté. Il embaumait littéralement le pavot. Comment cela avait-il pu lui échapper ? A force de se laisser distraire, des faits importants lui échappaient et cela n’était pas concevable. Pas plus qu’absorber du sirop de pavot.
Et tandis que le capitaine appelait à pleins poumons Wulfin pour obtenir des torchons, Lell, la mine décidée et les yeux brillants de colère dirigée plus contre elle-même que contre quiconque, ouvrait le tiroir de la table de chevet et sortait le flacon.

Elle n’aimait pas les effets que produisait le pavot sur l’organisme de ses utilisateurs. Certes, il s’agissait d’un analgésique très efficace mais les effets secondaires étaient trop importants pour l’utiliser à la légère. Grand-Mère ne le prescrivait que dans certains cas bien particuliers, et sous stricte contrôle de la prise de la potion. Dans ces cas là, il n’était pas rare qu’elle reste au chevet du patient pour surveiller les prises du médicament et l’évolution de son état.
Et pour Lell, au vue des blessures de Sieben Raetan, celui-ci pouvait certainement se passer de se produit au profit d’un autre, aux effets secondaires plus négligeables.


« Je ne pense pas que le pavot soit recommandé pour vous. J’ai un autre produit, plus lent à agir, peut être un peu moins efficace, mais qui soulagera aussi la douleur. C’est du sirop de fleur de monarde… »

Tout en parlant, elle fouillait dans son sac pour en sortir le produit en question. Avec les bandes de contention pour maintenir ses côtes, la douleur serait atténuée pour une part, et la monarde suffirait pour le reste. De plus, les fleurs possédaient aussi des vertus calmantes dont profiterait le sieur Raetan. Car si elle avait bien saisi la dernière phrase lancée par Elenor, s’il se retrouvait aujourd’hui dans cet état, c’était parce qu’il avait travaillé au lieu de se reposer.
Elle se tourna vers son ancien instructeur et son regard se posa un instant sur sa main gauche. S’ils avaient su plus tôt, peut être que Grand-Mère… Enfin, refaire le monde avec des « si » n’apportait pas grand-chose d’autre que de vains regrets, et se demander ce qui aurait pu se passer ne changerait rien au présent. Certaines blessures ont du mal à cicatriser et remuer le couteau dans la plaie n’a jamais eu aucun effet bénéfique sur quiconque.
Non, mais Elenor était une femme forte, et Lell devinait que connaissant les séquelles de la décoction pour les avoir surement subies, elle ne laisserait pas son compagnon les supporter à son tour.


« Je vous confie le flacon de pavot capitaine. Ne lui en donnez pas, préférez la monarde pour toute la durée de sa convalescence. C’est un substitut que Grand-Mère elle-même juge préférable au pavot pour ce genre de souffrance…»

Il était rare que quelqu’un subissant la douleur laisse partir sans rien dire le produit qui la soulage, et confier le flacon à Elenor était la seule chose raisonnable à faire pour le moment. Surtout qu’avec la pose des bandes que Wulfin venait de ramener, ils risquaient de la rendre plus insupportable encore. Quoi qu’avec le pavot qu’il avait absorbé…

« Restez Wulfin, je vais avoir besoin de tout le monde pour lui mettre les bandes contentions. Nous ne serons pas trop de trois… »
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MessageSujet: Re: La convalescence me tuera   Dim 18 Juil - 10:12

Sieben était enfin calmé, assomé par le pavot. Il n’avait plus l’ombre d’une douleur, et ne sentait même plus son poids imposant. Fini la marche et la souffrance, il planait et goûtait la liberté. Dans cet état évidemment, sa pensée était fortement ralentie et le temps qu’il entende, qu’il saisisse puis comprenne se comptait en longues secondes. Ce cerveau pâteux était peut être gênant à la longue, mais il valait mieux ca qu’être lucide et souffrir le martyre. Peut être valait il mieux maintenant dormir ou somnoler, mais il s’intéressait vraiment à ce qu’avait fait Elenor pendant la matinée. Et puis, la pose des bandes de contentions seraient peut être incompatibles avec le sommeil, ca allait piquer un peu sûrement.

Elenor était allée voir Eleni… Eleni… C’était qui ca déjà ? Eleni… la petite fée qui sortait de nulle part. Informatrice en chef dont il était un indic capital. Proche de l’Al’faret, contact de Sieben auprès de la Dissidence… Pourquoi diable sa compagne était allée voir Eleni ? Sieben savait qu’elle avait une sensibilité dissidente, mais son accident avec sa main l’avait jusqu’ici tellement marquée qu’elle n’avait pris aucune part active, il était plus engagée qu’elle dans la dissidence… jusqu’ici. Elenor serait elle sortie de sa retraite ? Tout ce cheminement dura une très longue minute durant laquelle il répéta :

« Eleni… Eleni… ah oui Eleni… Pourquoi aller la voir ? Tu voulais t’engager dans la dissiden… oh merde ! »

C’était parti tout seul, le pavot baissait sa vigilance au point de la rendre inopérante si bien qu’il avait lâché cette information tel quel. Il ne fallait jamais parler quand on était saoul ou drogué, c’était bien connu, mais entre la théorie et la pratique, l’homme ne s’arrête jamais de communiquer. C’est Eleni qui allait apprécier la gaffe.

Le médecin avait entendu, restait à espérer que ce ne soit pas une conservatrice trop ancrée ou pire un agent des conseillers, ils avaient parfois des oreilles jusque chez les bourgeois. Dans le cas contraire, et bien tant pis, le couple Sieben Raetan/Elenor Jagharii serait fiché comme Dissidents activistes. Ce qui serait cruel car jusqu’ici, Sieben n’avait rien fait d’autre que se faire payer pour des informations qu’il entendait à son comptoir, et n’avait participé à aucun coup de main.

Trop tard désormais, il fallait désormais qu’il ferme sa bouche et subisse les soins, et prendre de la fleur de moutarde… monarde… zut… pour se calmer et guérir. Wulfin revint de la cuisine avec de grandes bandes de tissus conformément aux instructions recues. Il les posa à côté du lit et observa la blessure de son patron.

« Wulfin… tu me fais mal, je te défonce. »
« Moi aussi je vous aime patron. »

La réplique le laissa dans le flou quelques secondes, puis il articula avec sa langue pâteuse :

« Wulfin, laisse moi avec Elenor et Lell, à elles deux elles devraient s’en sortir très bien. »

Le serveur acquiesca et salua les deux femmes avant de sortir en s’essuyant les mains sur son tablier. Sieben voulait surtout parler avec Elenor de ce qu’elle avait fait avec Eleni.

« Pendant que vous me mettez ces bandages, dis moi ce que tu as fait avec Eleni… ca m’intéresse, et maintenant que… »

Maintenant que j’ai vendu la mèche

« Voilà quoi. Lell tu peux commencer. »

Il tenta de se mettre sur le côté pour l’aider, mais son épaule décolla d’à peine deux centimètres du lit. Le pavot était vraiment efficace.
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MessageSujet: Re: La convalescence me tuera   Mer 4 Aoû - 13:18

Au moment de la « révélation » de Sieben, Lell fabriquait des bandes à partir des torchons rapportés par Wulfin, et de ce fait, elle tournait le dos au couple. Elle déchirait le tissu en bandes de taille à peu près égales et suffisamment longues pour qu’elles puissent servir à quelque chose…
Ainsi, lorsque Sieben, sans doute complètement groggy à cause de la dose de pavot qu’il avait ingéré, laissa échappé cette information pour le moins compromettante, Lell se figea dans son mouvement et sentit aussitôt sa nuque la picoter : deux paires d’yeux étaient rivées dessus.
Sur son visage qu’ils ne pouvaient pas voir passa tout d’abord la surprise… Elle ne s’était vraiment pas attendue à une telle révélation. Quoi qu’en y réfléchissant bien, déjà du temps de son Apprentissage Militaire, Elenor Jagharii, bien que Noble elle-même, n’avait jamais porté les conservateurs dans son cœur. Et sans doute sa rancœur s’était elle intensifiée depuis la mort du précédent Gardan car lui seul semblait avoir voulu s’opposer au Conseil. Tout cela, ainsi que d’autres raisonnements, elle le tenait en grande partie de ses conversations avec Grand-Mère lorsque leur conversation prenait le chemin de la politique… Et pour Sieben Raetan, étant le compagnon du capitaine, il était plus que logique que pour lui aussi, la balance penche plus en faveur de la dissidence…
Mais de là à soupçonner qu’ils étaient membres actifs…

Les secondes s’écoulaient lentement tandis que des vrilles semblaient vouloir lui transpercer la nuque. Sans même s’en apercevoir, Lell retenait son souffle depuis un moment déjà. Alors elle débloqua ses poumons, souffla doucement, inspira profondément, et reprit sa tâche du découpage des torchons.
La colère succéda à la surprise. Le pavot…
Alors Sieben reprit le fil de sa conversation avec Elenor, presque comme si de rien n’était, mais une légère angoisse semblait poindre de sa voix. Qu’à cela ne tienne, Lell resta résolument le dos tourné jusqu’à ce que Sieben renvoie Wulfin hors de la pièce.
Dès le début, Grand-Mère lui avait inculqué une règle fondamentale : ce qui se disait ou se faisait auprès d’un patient devait rester secret, et le guérisseur n’avait aucun droit de le révéler à une tierce personne. Car dans la douleur, sous l’effet d’une fièvre, etc… n’importe qui pouvait ainsi révéler quelque chose qui aurait du rester secret. C’était une règle primordiale à respecter.
Et de même, lorsqu’on détenait un secret, il fallait tout faire pour le garder pour soi. Voilà pourquoi Lell se sentait en colère. Le pavot avait baissé la vigilance du patron du Ceste Clouté à tel point qu’il avait vendu la mèche sur ses activités, mais aussi sur celles de sa compagne. Il avait de la chance qu’elle ne soit pas l’un de ces agents que les conservateurs avaient recruté jusque dans la Bourgeoisie même.

Lorsque Wulfin quitta la pièce, elle comprit que c’était surtout pour pouvoir discuter tranquillement, sans oreilles indiscrètes. Pour quoi d’autre sinon ? Car à elles deux, elles auraient bien du mal à redresser Sieben Raetan qui assommé par le pavot ne décollait pas de ses oreillers de plus de quelques petits centimètres. Sa colère monta encore d’un cran car non content de lâcher des informations à tort et à travers, elle allait en plus devoir se casser le dos pour le redresser.
Une fois la porte refermée derrière le serveur, Lell se retourna vers le couple et s’approcha du blessé, les bandes à la main. Mais elle ne laissa pas exploser sa colère comme souvent elle le faisait chez elle. Elle maîtrisa sa voix et c’est sur un ton froid et quelques peu sifflant car elle parlait bas, qu’elle s’adressa à son patient.


« Cela ne serait jamais arrivé avec la monarde, et surtout si vous aviez eu le bon sens de ne pas ingurgiter une telle dose de pavot. Parfois la souffrance est préférable au soulagement béat qu’il procure, surtout lorsqu’on détient un tel secret.
Je ne vous parle pas comme à un patient monsieur Raetan, je vous parle comme à un homme qui a des responsabilités vis-à-vis du groupe qu’il soutient, mais aussi de sa compagne. Car voyez vous, si j’avais été avec les conservateurs, votre révélation vous aurait surement value le fichage ou bien pire, un tour en prison. A vous, mais aussi à Elenor Jagharii.
Vous avez vraiment de la chance… »


Un temps passa, tout comme sa colère. Elle s’approcha plus près de Sieben Raetan et posa avec méthode les bandes sur la table de chevet.

« Maintenant s’il vous plait, essayez de nous aider à vous redresser. Je sais que le pavot vous a rendu complètement gourd, mais essayez quand même.
Capitaine, venez par ici je vous prie, et aidez le en tirant par là. Je voudrais l’asseoir au bord du lit, la pose des bandes en sera facilitée pour tout le monde. »


Sa voix avait complètement changée en perdant son ton froid et mordant pour celui, maîtrisé, de la professionnelle. Elle avait dit ce qu’elle avait à lui dire, et maintenant elle attendait avec une certaine impatience, sans que cela ne paraisse, la réponse d’Elenor aux questions de Sieben. Car enfin elle rencontrait des Dissidents et peut être pourrait-elle réaliser l’un de ses objectifs, c’est à dire appartenir enfin à ce groupe de personnes engagées dans la lutte contre le pouvoir des Conseillers…
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MessageSujet: Re: La convalescence me tuera   Dim 22 Aoû - 18:07

    Elle avait bien entendu ?

    Le pavot lui avait rongé le cerveau, ou bien… ?

    Un instant, ses yeux s’écarquillèrent dans le dos de Lell. Oh, ben entendu, elle avait entendu ce qu’il avait dit, elle n’était pas sourde et la petite était maligne. Si maligne d’ailleurs qu’elle fit d’abord mine de rester dos à eux. Ce qui laissa tout le temps nécessaire à Elenor pour jeter à Sieben le regard le plus terrifiant qui lui eut été donné de voir. Un regard qui disait :

    Un mot de plus, et tu vas le regretter. Oh certes, en vendant la mèche il lui facilitait la tâche pour ce qui était du récit de sa journée, mais le faire avec une telle désinvolture ! Elle avait espéré qu’il comprenne avec plus de subtilité. On a la mémoire courte, lorsque l’on est en colère…

    Elle avait crié de pires choses, plus fort, et dans de bien moins bonnes oreilles lors de sa propre convalescence. Insultes, malédictions, menaces. Chaque visiteur avait droit à son flot d’ignominies et de découvertes. Accusations, souffrance. Le tout déballé en un florilège coloré et riche de la souffrance d’Elenor. Sieben, lui, n’était devenu que stupide.

    Elle ne l’en regarda pas moins avec sévérité. A peine était-elle Sipik que déjà elle voyait sa couverture voler en éclats aux yeux d’un tiers. Ce n’était pas n’importe quel tiers, certes elle aurait pu tomber bien plus mal que cela. Mais ce n’était pas une raison pour laisser passer ce genre de choses. Elle n’était déjà pas sensée en parler avec lui, alors avec Lell…

    Comble de la bêtise, il alla jusqu’à congédier Wulfin, suggérant que Lell et le soldat éclopé suffiraient à panser les plaies de l’ours. Après avoir échangé avec Lell un regard mécontent, elle poussa un profond soupir. Elle allait gueuler un bon coup, une fois le serveur parti, lorsque Lell lui coupa la parole. Elenor la regarda tout d’abord lui faire la morale en digne médecin qu’elle était, puis le sujet dévia et Elenor se trouva stupéfaite de la voir s’aventurer en un terrain plus glissant. Elle avait raison, la petite, Sieben avait été très imprudent.
    Le soldat vint alors se porter à son côté, les poings sur ses hanches qu’elle avait balancées sur le côté, appuyée sur sa jambe droite. Sur ses lèvres, le sourire malveillant et victorieux de qui se délecte du savon d’autrui. Puis, lorsque ce fut à elle de gueuler, ce qu’elle ne fit pas aussitôt, prenant bien son temps pour toiser l’homme à leur merci.
    Sur conseil de Lell, elle s’approcha de Sieben. Elle n’avait pas l’intention de se montrer douce et avenante avec lui. Il l’avait bien mérité.

    Suivant les consignes, elle agrippa une épaule de sa main droite, maladroite et gourde, puis hissa l’aubergiste sur son séant. Ce faisant, elle pressa une vieille plaie, une fêlure qui n’était pas dangereuse, juste histoire de lui expliquer un peu sa façon de penser. Il n’était pas né de la dernière pluie, il la connaissait, son Elenor. Il la savait susceptible et donnant facilement dans la brutalité. Une fois l’homme assis sur le lit, tandis qu’elle le tenait assis avec un rictus, elle laissa un juron lui échapper.

    « Bon sang, tu n’es vraiment qu’un vieux balourd imbécile. Pourquoi as-tu congédié Wulfin ? Tu crois que c’est une adolescente et une éclopée qui pourront s’occuper de toi ? »
    Il lui échappait, alors elle pressa davantage et passa son bras gauche, inutile, autour de son cou pour le coincer en position assise. Foutue main qui ne répondait plus à aucun ordre…
    « Regarde moi ça, tu n’es pas même capable de tenir assis sans assistance. Et, Sieben… » Elle plissa les yeux, grincheuse. « La prochaine fois que l’envie te prend de griller la couverture de quelqu’un, réfléchis, avant. Je connais Lell, plutôt bien. Toi pas. Et j’ai vraiment eu du bol que ce soit tombé sur elle, comme elle dit. »

    Il ne se rendait pas compte du danger qu’il leur faisait courir…

    « Ils ont tué un ami pour moins que ça, toi qui est plus sage et plus avisé que moi, montre toi plus prudent à l’avenir, si mes affaires t’intéressent. »

    Puis un soupir, et elle se décala pour balancer à Lell un sourire plutôt incongru.

    « Pour le pavot, pas de problème, il n’en verra plus de sitôt. »

    Lorsqu’elles en eurent fini de le bander, Elenor le repoussa puis se leva avec un grognement. De sa hauteur, elle le toisa et haussa un sourcil. Elle n’aimait pas le voir comme ça, tout comme elle avait détesté de le voir balbutier dans son lit, après son agression. Mais pour le soldat qu’elle était, l’imprudence était, dans cette situation, plus qu’inappropriée. Lui qui était un ancien lutter, un ancien sergent devait savoir ça. Certes, l’armée était pour Elenor un souvenir plus frais, et ne remontait tout au plus qu’à quelques mois… Mais tout de même.

    Finalement, en se redressant, elle s’étira le dos. Si en prime elle s’était démis quelque chose en le soulevant, elle allait réellement être de mauvaise humeur un moment. Faisant de nouveau face à Lell, elle hésita, puis balança finalement.

    « Bon, comme il dit, maintenant qu’il a vendu la mèche, une petite discussion s’impose. Je suppose qu’il est inutile de préciser que tout cela doit rester entre nous ? » Et avec un peu de chance, l’affection que le petit docteur avait pour la dissidence ne se limitait pas à des gueuleries soulevées par l’alcool. « C’est très… Secret et dangereux. Pour moi, mais aussi pour toi, maintenant qu’il en a trop dit. » Elle se tourna vers Sieben, son visage exprimant une moue vaguement inquiète. Puis elle secoua doucement la tête. « Je ne peux rien te dire de plus, Sieben. Simplement qu’à partir d’aujourd’hui, si tu as… besoin de la Dissidence, pour quoi que ce soit, tu pourras faire appel à Eleni ou… à moi. » C’était bien suffisant.

    Elle ne lui dirait rien de sa mission actuelle, lui qui frayait comme un poisson dans l’eau avec les bouseux qui braillaient au rez-de-chaussée. Lui avouer qu’elle gardait un œil sur ses hôtes ? Qu’elle les surveillait de près ? Certainement pas.

    Et puis, c’était la mission de Sipik. Pas d’Elenor. Et Sipik n’avait rien à voir avec Sieben.
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MessageSujet: Re: La convalescence me tuera   Mar 24 Aoû - 17:03

Les effets du pavot devenaient pénibles, tant dans la gaffe qu’il venait de faire que dans les étourdissements et l’engourdissement qu’il procurait. Pourquoi en avait il prit cette fois alors que jamais de sa carrière il n’en avait demandé ?

Parce que tu es vieux et que tu ne supportes plus la douleur comme avant.

Trop vieux… Trop vieux pour pouvoir vaincre une crevette armée d’un couteau, trop vieux pour supporter la convalescence, trop vieux pour ne pas babiller comme un sénile et tenir sa langue. Tellement vieux qu’il fallait le maintenir comme un bébé pour le langer, comme un bébé. C’était vraiment la dernière fois qu’il prenait du pavot. Le brouillard des drogues n’était pas fait pour lui, il l’avilissait et l’effritait.

Durant la convalescence d’Elenor, c’était lui qui s’était tenu à sa place et elle qui se remettait de ses blessures, les rôles avaient été inversés. Il était alors l’homme lucide, la parole sage, la personnalité stable, un aubergiste dont les aspérités permettaient à Elenor de se raccrocher à quelque chose dans son monde trop lisse. Bien que ce rôle fut contraignant, Sieben avait aimé couver ainsi Elenor, et il continuait d’aimer la materner ainsi : lui servir de chevalier servant, de second père et finalement d’amant était une chance que bien peu avaient, et que nombres de poètes courtois disaient rechercher. Lui y était arrivé, avec toute sa roture. C’était un rôle qui confortait ses instincts virils et qui remontait son estime de soi.

Mais maintenant que c’était à lui de se faire materner, l’expérience était très désagréable, et lui semblait absolument pas naturelle. Avait-elle été naturelle pour une femme aussi forte et indépendante qu’Elenor ? Certainement pas. Pour la première fois depuis l’accident d’Elenor, un début de remise en question chemina dans l’esprit de Sieben. Et s’il l’avait trop couvé ? Et s’il l’étouffait avec sa prévenance comme elle l’étouffait avec ces histoires de pavot ? La graine était plantée, mais ne pousserait que lorsque l’esprit de Sieben serait sain et lucide. A terme, les relations entre Elenor et lui pouvaient changer.

Il banda toute la force de sa volonté et ses muscles pour rester bêtement assis au bord du lit. Lamentable. Il valait mieux être faible et débile à cause de la douleur plutôt que cette dégradation. Cela dit, il savait qu’une fois que la douleur reviendrait, il serait tenté de reprendre des drogues. C’était ainsi : les hommes tenaient moins bien à la douleur que les femmes.

Le discours semi-moralisateur d’Elenor et de Lell lui passa au dessus de la tête, il entra par une oreille pour ressortir par l’autre. Oui c’était pas bien, mais elles ne pouvaient pas se taire et le laisser se reposer et récupérer ? Comme s’il n’était pas assez conscient de son propre état… d’accord, utiliser les termes conscient quand on était drogué était bizarre, mais… Il accrocha davantage à la fin du discours.

Lorsque les méandres de son cerveau comprirent qu’Elenor pouvait désormais être comprises parmi les membres actives de la Dissidence, celles qui comptaient vraiment, un goût amer envahit sa bouche, qui n’était pas dû au médicament. Techniquement, il s’était engagé dans la Dissidence avant elle. Il avait été le cinquième informateur recruté par Eleni il y a deux ans maintenant. Il avait été constant et fidèle durant ces deux ans, il pensait sincèrement soutenir la Dissidence ainsi. Les Révolutionnaires ne devaient pas vaincre, et le Conseil ne devait pas rester. Il avait au fond de lui autant de ferveur qu’Elenor, bien que la violence et la passion ne soient pas dans sa nature.

Alors pourquoi avait on accordé à Elenor ce qui n’avait jamais même été proposé à lui ? Etait ce parce qu’on le considérait comme trop vieux ? Inutile ? Une véritable amertume emplit son palais.

« Si j’ai besoin de la dissidence… hun !... la dissidence semble pas trop s’intéresser à moi. Je lui ai pourtant toujours été fidèle, et je m’y suis engagé avant toi. Je ne dois pas convenir à leurs standards : trop gros, trop empâté dans sa petite vie de bourgeois, trop vieux, trop faible, trop occupé à servir de nourrice à des barbares au nom du Conseil… »

Le dernier bandage fut appliqué et le nœud réalisé. Sieben s’autorisa un souffle profond. Une douleur déchirante le coupa au début de son effort.

« Je verrai… Je verrai avec Eleni… On verra si un aubergiste con-valescent leur serait aussi utile que sa compagne soldate. »

Oui, c’était bel et bien de la jalousie qui jaillissait de ses paroles, en plus de l’amertume. Jaloux qu’on ait fait davantage confiance à elle qu’à lui, que quelque part elle lui soit passée devant. Un Sieben lucide et en forme ne se serait pas permis ces paroles et aurait réfléchi avant, pendant et après. Mais que dire d’un Sieben tremblant et drogué ?

« Remarque je les comprends… Et dire que j’ai été un champion dans le temps… c’est fini tout ca. J’appartiens à une autre génération dont ils ne semblent pas avoir besoin. Par contre ils vont avoir besoin de femmes fortes. Ils vont avoir besoin de femmes qui savent être aussi droites que leur sabre, ils vont avoir besoin de femmes qui savent guérir et panser, réparer ce que les autres détruisent. »

Ces paroles tranchaient avec les précédentes, mais c’était à l’image des pensées de Sieben : lunatiques et sans réel liens entre elles.

« Ils vont avoir besoin de vous mes dames. De vous… »

Pas de moi.

Et si jamais j’avais gagné ce tournoi quand j’avais 19 ans, est ce que je ne serais pas davantage satisfait aujourd’hui ?



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Lell Llureyin
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MessageSujet: Re: La convalescence me tuera   Jeu 2 Sep - 13:37

Les sentiments de Lell oscillaient entre excitation et déception. Déception car Elenor Jagharii n’avait rien dit de plus sur la Dissidence mais excitation car jamais encore elle n’avait touché d’aussi prêt au mouvement anti-conseillers, jamais encore elle n’avait été si proche de ces personnes qui luttaient pour mettre à terre ce système ne servant que les excès des Conseillers.

Cependant, le discours moralisateur d’Elenor destiné à Sieben enleva la sensation grisante qui embrumait le cerveau de la jeune femme. Car bien qu’il ne lui soit pas tout à fait adressé, elle prit les remontrances pour elle aussi car maintenant qu’elle connaissait le positionnement politique d’Elenor, elle devenait à son tour gardienne d’un secret dont la vie d’au moins une personne dépendait. Se faire répéter que cela devait rester confidentiel n’était pas nécessaire. Elle n’évoquerait ce secret devant quiconque et n’en reparlerait pas, même aux deux protagonistes.
Et bien que l’envie la brulait de demander à son ancien maître d’armes de la recruter, ce n’était ni le lieu, ni le moment. Car après un long moment de silence, Sieben avait à son tour prit la parole, la voix légèrement pâteuse à cause du pavot et faisait… une véritable crise de jalousie à sa compagne.
Qui plus est, il trahissait à son tour le rôle d’informateur qu’il tenait auprès du mouvement dissident. Combien de personnes de son entourage avaient-elles été recrutées ? La question se posait automatiquement devant les révélations qui se succédaient, et Lell se surprit à penser que cela représenterait une véritable mine d’information pour un espion du conseil.

Et tandis que le ton montait entre les deux amants, la jeune femme se rendit compte que sa place n’était plus dans cette chambre. Le bandage de Sieben le soulagerait de la douleur de ses côtes ainsi que la potion, elle n’avait plus de recommandations à donner, il était donc temps de quitter les lieux. Elle redoutait surtout d’être prise à partie dans la dispute qui s’annonçait et préférait laisser le couple seul pour gérer la situation.
Elle rassembla discrètement ses affaires qu’elle rangea dans son sac avant de se relever.


« Je dois vous laisser, il faut que je retourne à la boutique. Je ne peux pas grand-chose de plus pour Sieben, je vous conseille juste de prendre du repos et de vous ménager.
Elenor, ce fut un plaisir de vous revoir, et ne vous en faites pas, rien de ce qui a été dit dans cette pièce ne la quittera. »


Sur ces mots et avant que quiconque ait pu la rattraper, elle ouvrit la porte et quitta la pièce. Ce fut lorsqu’elle atteint la dernière marche de l’escalier qu’elle se souvint qu’elle n’avait pas été payée.

« Et … »

Tant pis, peut être quelqu’un viendrait-il plus tard à la boutique lorsqu’ils se rendraient compte de l’oubli, sinon et bien ce ne serait pas la première fois. Quand bien même, elle avait appris aujourd’hui des choses qui valaient bien plus qu’une poignée de pièce. Seulement elle ne pourrait rien dire à Grand-Mère et elle risquait de se faire passer un savon à son retour. Après tout, un secret restait un secret.
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La convalescence me tuera
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